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Les États-Unis avant le Covid-19 : retour sur l'épidémie mortelle des opioïdes

Michel Gandilhon chargé d'enseignement, master de Criminologie

Publié le 12 mai 2020 Mis à jour le 12 mai 2020

Les grandes épidémies agissent souvent comme un révélateur de l’état d’une société et du rapport qu’elle entretient avec ses populations vulnérables. Aux États-Unis, il semble que ce soient les fractions les plus modestes de la communauté noire, notamment dans les métropoles comme Détroit, Chicago ou La Nouvelle-Orléans, qui paient actuellement le plus lourd tribut à la pandémie de Covid-19.

Le drame sanitaire en cours constitue une occasion de s’intéresser à une autre épidémie, passée au second plan du fait du coronavirus, qui, elle, affecte principalement les Blancs issus de la classe ouvrière : celle des « opioïdes », qui a tué plus de 47 000 personnes en 2018 et plus de 450 000 depuis 1999.

Des familles montrent les photos de leurs proches morts d’overdose aux opioïdes lors d’une conférence de presse le 19 mai 2016 à Capitol Hill à Washington, DC. Alex Wong/AFP

Cette épidémie est de part en part sociale dans sa genèse et ses effets. La vague d’overdoses, principalement liées dans un premier temps à des consommations d’antalgiques opioïdes (dont l’OxyContin), a touché tout spécialement la classe ouvrière blanche du nord-est des États-Unis (Indiana, Michigan, Ohio, Pennsylvanie, Virginie-Occidentale, Wisconsin), mettant en exergue la situation de déclassement de pans entiers de la population américaine, notamment dans ces vastes régions passées en une vingtaine d’années, du fait de la désindustrialisation, du statut de Manufacturing Belt (ceinture des usines) à celui de Rust Belt (ceinture de la rouille).

L’avidité des industries pharmaceutiques exposée

Au milieu des années 1990, les médicaments opioïdes anti-douleurs (painkillers) n’étaient encore prescrits en majorité qu’à des patients souffrant de cancers en phase terminale. Certaines compagnies pharmaceutiques ont alors souhaité étendre cette prescription aux personnes souffrant de douleurs chroniques. L’épidémie est partie de là.

Instrumentalisation d’études scientifiques douteuses, marketing mensonger, pression commerciale : les procès en cours intentés par les associations de victimes et les États sont en train de lever le voile sur un système fondé in fine sur la recherche maximale de profits.

Le dernier scandale mis à jour implique une firme, Practice Fusion, qui commercialisait des outils informatiques de gestion des données destinés notamment aux médecins généralistes. La justice fédérale du Vermont a révélé que l’entreprise avait perçu, entre 2016 et 2019, 1 million de dollars de la part de Purdue Pharma. Cette firme, responsable de la commercialisation de l’OxyContin, a pu insérer dans le logiciel de gestion des dossiers des patients de 30 000 cabinets à travers le pays une fonctionnalité d’aide à la décision incitant à prescrire des opioïdes.

Mais au-delà des affaires de corruption, c’est le cynisme des firmes qui est le plus frappant. Le journaliste américain Sam Quinones, auteur d’une remarquable enquête de terrain conduite de l’Ohio au Mexique, a montré que dans sa stratégie commerciale Purdue Pharma avait délibérément ciblé certaines régions des États-Unis.

Les plus vulnérables sont les plus ciblés

Parmi les critères retenus, un taux de chômage et d’accidents du travail supérieur à la moyenne nationale. Dans une interview accordée en 2017 au New Yorker, Mitchel Denham, le procureur général représentant les intérêts de l’État du Kentucky, un des plus touchés par les surdoses mortelles liées aux opioïdes, a confirmé l’existence d’un plan de développement axé prioritairement sur :

« les communautés où la pauvreté est importante, le niveau éducatif faible et les perspectives peu nombreuses. […] Ils exploitaient les données relatives aux accidents du travail et à la fréquentation des médecins pour des douleurs chroniques. »

La Virginie-Occidentale, un des États de la Rust Belt, a été particulièrement visée par les industriels. Une enquête a montré qu’entre 2007 et 2012, 780 millions de comprimés et de pilules d’oxycodone et d’hydrocodone y avaient été prescrits, soit l’équivalent de 433 pour chaque habitant, enfants compris.

Reportage en Virginie-Occidentale, un des États les plus touchés par la crise des opioïdes, le 30 août 2019.

En 2019, le procureur général de cet État a indiqué que si la crise des opioïdes est « la crise sanitaire la plus grave que les États-Unis aient eu à subir dans leur histoire, c’est la région des Appalaches qui en le plus souffert ».

Cette offensive commerciale du cartel pharmaceutique va provoquer dans les territoires les plus affectés par la globalisation la catastrophe sanitaire que l’on sait. Elle va favoriser, notamment, le passage de nombre de patients à des consommations d’héroïne, puis aujourd’hui, de fentanyl, drogues distribuées par le crime organisé d’origine mexicaine.

Selon les données du NIDA (National Institute on Drug Abuse), qui remontent à 2017, le taux de mortalité aux opioïdes pour 100 000 habitants est, à l’exception de l’Iowa, largement supérieur à la moyenne nationale dans tous les États qui constituent la Rust Belt (voir tableau 1), la Virginie-Occidentale et l’Ohio étant les États américains où la mortalité est la plus importante.

Tableau 1 : Taux d’overdoses mortelles liées aux opioïdes en 2017 dans les États de la Rust Belt

National Institute on Drug Abuse (NIDA)

Un nombre croissant de chercheurs américains s’intéressent aujourd’hui aux facteurs socio-économiques qui ont favorisé l’épidémie des opioïdes et, notamment, à l’impact du libre-échange et des fermetures d’usines. Ainsi, deux études publiées en 2019, « Free Trade and opioid death in the United States » et « Association between Automotive Assembly Plant Closures ans Opioid Overdose Mortality in the United States », montrent qu’il existe une corrélation entre les pertes d’emplois liées aux délocalisations industrielles et l’augmentation significative des overdoses mortelles. Même si désormais, l’épidémie affecte aussi les grandes métropoles comme New York, elle constituerait en premier lieu une expression des souffrances physiques et psychologiques d’une partie des populations des régions en voie de désindustrialisation.

Á qui profite le libre-échange ?

Comme en Europe occidentale, ces populations ont été victimes d’un vaste processus de délocalisation des entreprises manufacturières vers le Mexique et l’Asie. Si entre 1965 et 2001, aux États-Unis, la baisse de l’emploi manufacturier n’était que relative, à partir du début des années 2000, période qui coïncide avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle est devenue absolue.

Avant même la crise dite des « subprimes », survenue en 2007 et 2008, l’emploi manufacturier avait baissé de 18 %. Ce phénomène avait été précédé par le développement, à partir du début des années 1980, marqué par l’élection de Ronald Reagan, d’un néolibéralisme jamais vraiment démenti, lequel a favorisé à coups de baisses d’impôts massives destinées aux hauts revenus, une concentration des richesses jamais vue depuis les années 1920.

On estime aujourd’hui que 1 % des Américains possèdent plus de 20 % de la richesse nationale, une proportion qui a doublé en vingt ans, tandis que le revenu médian des ménages a baissé tout au long des années 2000, manifestation d’un rapport de forces entre les différentes couches sociales défavorable aux plus modestes.

Entre 1999 et 2015, le revenu en dollars constants de la moitié des foyers américains est passé de 58 000 à 56 500 dollars. L’économiste démocrate Paul Krugman, dans un livre publié en 2008, bilan de l’ère néolibérale, qu’il espérait voir close par l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, symbolisait le cours suivi par la société américaine, par le passage d’un modèle symbolisé par « General Motors » à un autre représenté par « Walmart ».

Alors que General Motors, le premier constructeur automobile américain, avec ses hauts salaires, son niveau élevé de couverture maladie, son fort taux de syndicalisation, incarne le fordisme des années 1960 et 1970, Walmart, la chaîne de grande distribution devenue la plus puissante entreprise américaine et mondiale, grâce notamment à l’importation de biens de consommation bas de gamme produits en Chine, illustre, avec ses bas salaires et sa politique anti-syndicale, la réalité de la situation d’une partie du salariat.

Au-delà des indicateurs d’ordre économique reflétant l’état de la société américaine, les évolutions démographiques sont particulièrement éloquentes. Entre 1999 et 2013, le taux de mortalité chez les hommes blancs de 45 à 54 ans habitant dans les comtés américains les plus touchés par la désindustrialisation a connu une hausse sans équivalent dans les pays développés en temps de paix.

En croisant l’évolution de la mortalité avec le niveau éducatif, on constate que celle-ci est concentrée au sein de la population blanche ayant le plus faible niveau scolaire. Si le taux de mortalité est en augmentation de plus de 33 % dans la population blanche en général, il croît de plus de 134 % chez ceux ne disposant que d’un niveau d’éducation secondaire ou moindre (voir tableau 2). Entre 2014 et 2016, l’espérance de vie globale aux États-Unis a baissé de 78,9 ans à 78,7 ans.

Tableau 2 : L’évolution de la mortalité des 45-54 ans selon le niveau d’éducation

Emmanuel Todd, 2018

Des répercussions politiques

La détresse d’une grande partie de la population américaine appartenant aux classes laborieuses n’est pas que sociale, mais également profondément politique.

L’historien Thomas Frank a bien mis en évidence le fait que le parti démocrate avait délaissé sa base ouvrière traditionnelle au profit des minorités noires et hispaniques et des couches les plus diplômées des grandes aires métropolitaines, tout en se convertissant massivement au libre-échange. Ce phénomène s’exprime par le fait que la quasi-totalité des banlieues américaines, qui comptent plus de 50 % de diplômés du supérieur, votent pour le parti démocrate.

Le sentiment d’abandon par l’establishment démocrate qu’éprouvent une partie des classes populaires blanches, renforcé par les déclarations d’Hillary Clinton sur les « déplorables » pendant la campagne de 2016 et son refus d’une alliance avec Bernie Sanders, a favorisé l’élection de Donald Trump. Deux États de la « Rust Belt », qui semblaient solidement acquis aux Démocrates, le Michigan et le Wisconsin, ont basculé du côté républicain, de même que la Pennsylvanie et l’Ohio, deux « swing states » remportés en 2012 par le candidat démocrate Barack Obama et qui en 2016 ont donné la préférence au représentant du parti républicain.

L’État de l’Ohio a notamment offert à Trump une de ses plus larges victoires avec plus de 8 points d’avance. Si, au début de l’année 2020, les sondages, dans le sillage des succès démocrates aux élections de mi-mandat de 2018, laissaient entrevoir un retour de la Pennsylvanie, du Michigan et de l’Ohio dans l’escarcelle du parti démocrate, les marges sont si faibles qu’une nouvelle surprise n’est pas à exclure. Et cela, malgré la manière très erratique dont l’administration de Donald Trump gère l’épidémie de Covid-19The Conversation

Michel Gandilhon, Chargé d'enseignement, master de criminologie, Conservatoire national des arts et métiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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