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Quel statut pour l’activité dans une "pensée transformation" ?

Martine Dutoit et Jean-Marie Barbier, Formation et Apprentissages professionnels, Cnam, Chaire Unesco-ICP Formation Professionnelle, Construction Personnelle, Transformations Sociales

Publié le 18 septembre 2023 Mis à jour le 22 septembre 2023
Quel statut pour l’activité dans une

Quel statut pour l’activité dans une "pensée transformation

Les notions d’activité et action : une confusion habituelle

C’est un constat ordinaire : les mots ‘action’ et ‘activité’ sont largement pris l’un pour l’autre dans la langue courante, dans la langue professionnelle et dans la langue académique. Leur usage dans les disciplines techniques, comme en mécanique, proche du terme énergie, ou encore dans les disciplines professionnelles par exemple dans les métiers du cinéma, dans l’usage du clap ‘action’, en constituent des illustrations.

Les postures culturelles relatives à l’activité et à l’action humaine sont probablement une des causes les plus fréquentes de ces confusions. Dans les cultures occidentales, il est en effet habituel de penser l’action selon une double prééminence : du sujet sur l’action et de la pensée sur l’action.

Renonçant à cette double prééminence et adoptant un cadre de pensée analysant les activités humaines comme des transformations (https://czasopismo.naukiowychowaniu.uni.lodz.pl/resources/html/article/details?id=224070 ) et la recherche elle-même comme une transformation [1] https://www.puf.com/content/Vocabulaire_danalyse_des_activit%C3%A9s , le texte qui suit fait l’hypothèse qu’il est possible de constituer l’activité et les activités comme des objets de recherche aux contours distincts du monde des actions qui intéressent par exemple fortement des disciplines comme l’histoire.

Propositions de départ

Nombre d’activités humaines n’impliquent pas pour leur désignation d’être accompagnées chez les sujets-acteurs les réalisant de représentations qu’ils se font sur elles ou sur eux-mêmes les réalisant.

De la part des sujets-acteurs concernés l’activité implique simplement une double expérience :

  • d’une part une expérience simultanée de perception et transformation du monde  : c’est le cas de tous les organismes vivants y compris les plus élémentaires comme les organismes unicellulaires
  • d’autre part un vécu d’activité, dans et par lequel le sujet se transforme en transformant.

Significativement, ce double processus est décrit dans la langue allemande comme erlebnis (er-leben, ce qui traverse ce qui est vécu, l’expérience comme vécu https://www.innovation-pedagogique.fr/article9338.html ).

La perception, c’est le processus par lequel l’environnement existe pour un être vivant, on peut dire que c’est ce que l’environnement fait aux êtres vivants, et constitue la trace de ce qui leur arrive du fait de leur présence dans cet environnement. La perception ne transforme pas le monde, mais le sujet qui le perçoit ; ce sujet est affecté, d’une part par les événements qui surviennent dans le monde (perception externe notamment par les sens), d’autre part par ce qu’il fait (perception interne).

L’activité est un processus de perception/transformation du monde et de perception/transformation de soi transformant le monde, dans lequel et par lequel est engagé un être vivant dans ses rapports avec son environnement https://www.puf.com/Auteur%3AJean-Marie_Barbier .

Contrairement à une conception fréquente, toutes les entités du monde, matière et êtres vivants sont en perpétuelle transformation, qu’elles soient manifestes ou silencieuses (Jullien https://www.grasset.fr/livre/les-transformations-silencieuses-9782246754213/ ).

La pensée transformation est un paradigme de pensée faisant de l’activité un processus situé intervenant lui-même sur des processus en cours, et dont l’analyse est elle-même un processus.

Par différence avec l’activité, les contours de l’action comprennent les représentations que se font les acteurs de la réalisation de leurs propres activités et les représentations qu’ils se font d’eux-mêmes en action. La notion d’intention est centrale pour définir les actions.

Les actions sont des organisations singulières d’activités ordonnées autour d’une intention de transformation du monde, présentant une unité de fonction, de sens et de signification pour les sujets engagés et leurs partenaires https://www.puf.com/content/Vocabulaire_danalyse_des_activit%C3%A9s. La définition des objectifs, l’élaboration des projets et les évaluations font partie des contours des actions, elles en constituent leur conduite.

Ces différenciations présentent de multiples conséquences pour la recherche comme pour la vie professionnelle.

Le concept de résultante de l’activité

Si, comme nous venons de le faire, nous définissons le concept d’activité à la fois comme un processus de transformation du monde et un processus de transformation de soi transformant le monde nous sommes conduits à une singulière conclusion : l’ensemble du processus de transformation de soi accompagnant les transformations du monde peut être illustré par l’expression ‘summatif’.

Ce terme utilisé par une partie de la littérature éducative américaine (Scriven, https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/016146819109200603 ) sert à introduire la désignation de l’ensemble des acquis d’un étudiant ou d’un élève au terme d’un processus d’apprentissage par opposition à l’évaluation formative utilisée de façon interne comme moyen d’apprentissage pour évaluer les progrès des apprenants. Ces acquis ne font qu’introduire à l’ensemble des transformations de soi présentés par les étudiants et les élèves.

C’est si vrai que selon les orientations politiques et sociales des auteurs, on parle pour désigner l’ensemble des transformations de soi accompagnant les processus de transformation du monde en termes d’évaluation du ‘niveau atteint’, ou en termes de production de l’identité comme une accumulation d’actes (Sève, https://www.livre-rare-book.com/book/5472637/26758), ou encore l’être humain est défini comme le « processus de ses actes » (Gramsci, https://cras31.info/IMG/pdf/gramsci_textes.pdf ).

Dans tous les cas on se trouve confronté à rendre compte de ce qu’on peut appeler la résultante des processus de transformation de soi accompagnant les processus de transformation du monde. La résultante est la conséquence conjuguée de plusieurs processus en jeu dans l’activité. Elle s’oppose au concept de résultat, qui est le produit spécifique d’une activité consciente dirigée vers une fin, définie par le ou les acteurs.

Il existe dans la littérature économique une distinction proche de celle-là : la distinction entre intrants et extrants. Les intrants (inputs) sont les éléments entrant dans la production d’un bien ou d’un service. Les extrants (outputs) désignent totalité de la production de l’entreprise destinée à être vendue à des distributeurs extérieurs. Les extrants sont un produit ou service, prévu et désiré, découlant des activités d’une organisation. Autrement dit, les extrants sont summatifs…. et les stratégies de production, les stratégies commerciales et stratégies financières se définissent par comparaison entre intrants et extrants, entre résultantes et résultats ; ce qui explique les possibilités d’appropriation de plus-values par certains acteurs du circuit de production.

Les stratégies de production, les stratégies commerciales et les stratégies financières sont, elles clairement référées à des résultats et relèvent donc de l’action. Les résultats sont le produit d’activités conscientes ordonnées autour d’intentions.

Si l’action est une organisation d’activité ordonnée autour d’une intention d’acteurs, qui lui donne sens, signification et fonction, le concept de résultat apparait très différent du concept de résultante : c’est une attribution de valeur donné par l’acteur au regard de ce qui ordonnait son intention, généralement appelé objectif visé par l’activité. L’évaluation du résultat se fait en fonction des objectifs fixés par l’acteur (Barbier, https://www.puf.com/content/L%C3%A9valuation_en_formation) pour la séquence d’activité(s) concernée

Résultante et résultat dans les métiers de l’humain

Les choses sont plus compliquées encore quand actions et activités surviennent dans les métiers de l’humain.

Ce qui caractérise en effet les métiers de l’humain, c’est qu’ils ont pour intention d’influencer à la fois la transformation des personnes et des activités : elles cherchent à influencer le rapport des publics à leurs environnements, leurs représentations du monde, leurs régimes d’activité, leurs constructions de sens, leurs représentations d’eux-mêmes, etc.

Les métiers de l’humain sont des métiers d’interaction. Le résultat peut être énoncé, alors que la résultante dépend pour un part du public visé, partenaire de l’interaction, et de l’ensemble de son activité, passée et présente.

Cette prise en compte de la résultante est importante tant pour l’exercice professionnel et son évaluation que pour la formation et la recherche. D’ailleurs nombre de professionnels déplorent n’être jugés que sur les résultats qu’une partie de leur travail reste le non-dit de l’évaluation.

John Dewey (https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782130451761-logique-la-theorie-de-l-enquete-john-dewey/) nous fournit un outil conceptuel intéressant pour prendre en compte cette dimension de résultante (et aussi pour comprendre l’imbrication entre activité et action : c’est le concept d’habitude d’activité. Outre qu’il relève deux champs sémantiques, la construction des sujets (le concept d’habitude) et la construction des activités (le concept d’activité lui-même), il présente l’avantage de prendre de prendre en compte biographie, singularité et dynamique de transformation continue.

Les habitudes d’activité présentent plusieurs caractéristiques : acquises dans l’expérience du sujet, émergentes au cours de l’action et fonctionnelles dans l’activité du sujet (Joris Thievenaz, La transformation des habitudes d’orientation de l’action, https://www.editions-harmattan.fr/livre-le_travail_de_l_experience_joris_thievenaz_jean_marie_barbier-9782343000282-39615.html pp. 269-290 . Selon les termes de Dewey elle est « projective, qualitativement dynamique et prête à se manifester ouvertement » ; elle est « opératoire [même] sous une forme atténuée » ; elle propose au sujet « un certain ordonnancement ou [une certaine] organisation » du monde (Dewey, 1922).

Le vocabulaire d’approche des résultantes de l’activité

Parallèlement au vocabulaire de l’action rationnelle, dominé par la référence aux objectifs et aux projets, la vie sociale a fait apparaitre une nouvelle sensibilité d’une part à une approche globale des situations (Descola, https://www.seuil.com/ouvrage/ethnographies-des-mondes-a-venir-philippe-descola/9782021473018 ) d’autre part au caractère conjoint des transformations en cours. Beaucoup de métiers aujourd’hui sont contraints à raisonner en termes d’impact. Se trouve probablement en jeu la transformation de l’analyse en termes de causalité en analyse en termes de transformations conjointes.
Le monde dans lequel agissent les êtres humains, et notamment le monde social, est plus un monde affecté qu’un monde déterminé que conçoivent les visions objectivistes et scientistes https://mireillecifali.ch/Articles_(2007-2012)_files/DBU_CIFAL_2008_01_0129.pdf .

CONCLUSION

L’activité : un concept pour les sciences sociales, un construit d’expérience pour les organismes vivants

Entrer par l’activité comme nous venons de le faire est une entrée conceptuelle. Conjuguée avec l’entrée par l’action (https://www.cairn.info/revue-savoirs-2023-1-page-81.htm ) elle peut rendre compte de constructions intellectuelles et professionnelles variées, mais elle d’abord un construit, un vécu d’expérience : les êtres vivants se sentent-en-activité et donc en transformation.

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