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Fact check US : Le salaire minimum à 15 dollars de l’heure est-il un outil efficace d’aide aux précaires 

Thérèse Rebière, Conservatoire national des arts et métiers et Isabelle Lebon, Université de Caen Normandie

Publié le 9 décembre 2020 Mis à jour le 10 décembre 2020

Afin de lutter contre la précarité, Joe Biden propose d’augmenter le salaire minimum fédéral à 15 dollars de l’heure contre actuellement 7,25 dollars, un niveau inchangé depuis 2009. Il souhaite aussi en étendre l’application à des travailleurs non couverts par la réglementation actuelle, comme les employés agricoles et les employés à domicile, et l’indexer sur le salaire médian. En dépit d’un calendrier de mise en œuvre progressif jusqu’en 2025, l’ampleur de cette hausse interpelle.

Une manifestation du mouvement #Fightfor15, en février 2017, devant un fast-food new-yorkais. Spencer Platt/AFP

Une manifestation du mouvement #Fightfor15, en février 2017, devant un fast-food new-yorkais. Spencer Platt/AFP

Le débat sur les effets d’une hausse du salaire minimum a été particulièrement vif dans des années 1990 lorsque les économistes David Card et Alan Krueger ont mis en évidence qu’une hausse du salaire minimum dans le secteur de la restauration rapide du New Jersey pouvait ne pas avoir d’effet négatif sur l’emploi. Au lieu de licenciements, les restaurants auraient partiellement compensé l’augmentation de leurs coûts par des prix plus élevés.

C’est encore dans ce secteur du fast-food, très concerné par le salaire minimum, que le mouvement Fight for $15 a vu le jour en 2012. Si une hausse du salaire minimum peut s’avérer un outil de lutte efficace contre la précarité de ceux qui en bénéficient, elle peut également avoir des effets délétères sur le niveau de l’emploi si la hausse est trop importante au regard du coût supplémentaire qu’elle constitue pour les entreprises. L’hétérogénéité économique des États américains implique que cette hausse à 15 dollars de l’heure n’aurait pas partout les mêmes conséquences.

Une histoire ancrée dans la crise

À la suite de la Grande Dépression de 1929, Franklin D. Roosevelt, élu président en 1933, a introduit des règles de protection du travail afin d’établir un filet de sécurité pour les travailleurs précaires. Les protections de base, comme le salaire minimum et la rémunération des heures complémentaires, ont alors permis aux travailleurs de percevoir une part plus juste de la valeur ajoutée produite. Plus récemment, c’est aussi pour faire face aux conséquences économiques désastreuses de la crise des subprimes que Barack Obama a souhaité en 2014 augmenter le salaire minimum, mesure qui a été rejetée par le Congrès dominé par les républicains.

Donald Trump s’est montré versatile sur cette question, tantôt favorable à une hausse du niveau fédéral à 10 dollars de l’heure avant d’en laisser l’initiative aux États, pour finalement fustiger la mesure lors du dernier débat présidentiel. En 2019, la Chambre des représentants à dominante démocrate votait une augmentation du salaire minimum fédéral à 15$ de l’heure d’ici à 2025, décision sans effet du fait du rejet par un Sénat contrôlé par les républicains. Le vent semble cependant avoir tourné. La Floride, État remporté par Donald Trump, a ainsi organisé en même temps que le scrutin présidentiel une consultation sur une hausse du salaire minimum à 15 dollars. 60 % des votants s’y sont déclarés favorables.

Un salaire minimum fédéral au pouvoir d’achat fluctuant

Le salaire minimum fédéral fixé à 0,25 dollar de l’heure en 1938 a augmenté par palier plus ou moins régulièrement jusqu’en 2009 pour atteindre 7,25 dollars de l’heure, niveau auquel il est resté bloqué depuis. Cette stagnation n’est qu’apparente : en raison de la hausse régulière des prix (inflation), ces 7,25 dollars correspondent à un pouvoir d’achat qui n’a cessé de diminuer depuis 2009.

Aujourd’hui, le pouvoir d’achat de ce salaire minimum fédéral est même inférieur à ce qu’il était à la fin des années 1990. C’est en réalité dans les années 1960 que le salaire minimum permettait d’avoir le pouvoir d’achat le plus élevé, avec un pic en 1968 où le niveau du salaire minimum équivalait en réalité à près de 10 de nos dollars actuels. Ce double constat justifie à lui seul l’augmentation du salaire minimum fédéral souhaitée par Joe Biden. L’importance de cette hausse reste cependant à discuter car elle n’impacte pas tous les États de la même manière.

Un minimum fédéral qui couvre peu de salariés

En 2019, le Bureau of Labor Statistics (BLS) estimait à 392 000 (un chiffre en baisse régulière depuis 2010) le nombre de travailleurs rémunérés au niveau du salaire minimum fédéral, soit moins de 0,5 % des travailleurs payés à l’heure, et 0,28 % de l’ensemble des salariés. À noter cependant que 1,2 million de travailleurs restaient rémunérés en dessous de ce salaire minimum, soit 1,47 % des travailleurs payés à l’heure (0,85 % des employés), mais ce chiffre comprend les travailleurs payés à la commission et au pourboire pouvant percevoir in fine un salaire total bien plus élevé. Le reste correspond à des salariés non couverts par la législation en vigueur (employés agricoles par exemple). À titre de comparaison, en France, c’est 13,4 % de salariés qui ont bénéficié directement de la revalorisation du salaire minimum en 2019.

En réalité, une grande partie du territoire américain est déjà couvert par un niveau de salaire minimum bien supérieur à celui fixé au niveau fédéral en raison de réglementations locales mieux-disantes. En effet, les États, comtés et villes peuvent fixer un salaire minimum supérieur au niveau fédéral. La règle générale est que le salaire minimum le plus élevé s’applique dans la zone géographique considérée. A contrario, lorsqu’il n’existe aucune réglementation locale plus favorable, les employeurs doivent appliquer les règles relatives au salaire minimum fédéral.

En Californie par exemple, le salaire minimum s’élevait à 12 dollars de l’heure au 1er janvier 2020. Depuis 2017, cet État a programmé une série d’accroissements afin d’atteindre 15 dollars de l’heure au 1er janvier 2023. La ville de San Francisco a quant à elle voté en 2014 une hausse du salaire minimum local applicable à tous les salariés de la ville. Les 15 dollars de l’heure y ont été atteints en 2018 et son niveau est désormais indexé sur l’indice des prix à la consommation. Au 1er janvier 2020, le salaire minimum y était de 16,07 dollars de l’heure.

En 2020, une trentaine des cinquante États américains applique déjà un salaire minimum supérieur au niveau fédéral, et 10 États (dont 3 républicains) ont d’ores et déjà prévu des hausses du salaire minimum leur permettant d’atteindre 15 dollars de l’heure dans les prochaines années.

Quel impact d’une hausse à 15 dollars de l’heure au niveau fédéral ?

Selon l’Economic Policy Institute, une hausse du salaire minimum fédéral à 15 dollars d’ici à 2025 permettrait d’accroître le salaire de 20 % de la main-d’œuvre salariée. Mais cette hausse pourrait également avoir un effet défavorable sur l’emploi. Un rapport du CBO (Congressional Budget Office) conclut en effet à la fois à une baisse du nombre de personnes sous le seuil de pauvreté et à la destruction de 1,3 million d’emplois au niveau fédéral en raison du coût supplémentaire que ce salaire minimum fait supporter aux entreprises.

En réalité, ce risque n’est pas homogène sur le territoire et dépend des États, les plus éloignés des 15 dollars de l’heure étant les plus à risque. La situation économique des États est en effet très disparate. Par exemple en 2019, la Californie appliquait un salaire minimum de 12 dollars de l’heure, ce qui représentait 56 % du salaire médian. La Louisiane, dont la productivité moyenne du travail est 21 % plus faible que celle de la Californie, n’appliquait que le minimum fédéral de 7,25 dollars, correspondant à 44 % de son salaire médian.

Source : BLS (OES survey), authors provided.

Un constat plaide néanmoins pour une hausse du salaire minimum fédéral. Pour un emploi à plein temps, l’écart entre le salaire minimum et le salaire médian (salaire tel que 50 % des salariés gagnent moins et 50 % gagnent plus) est beaucoup plus faible aux États-Unis que dans la plupart des pays développés. Par exemple, en 2019 le salaire minimum fédéral ne représentait que 32 % du salaire médian américain alors qu’en France le salaire minimum représentait 61 % du salaire médian.

Source : OCDE, authors provided.

Au sortir de la crise sanitaire, l’augmentation du salaire minimum fédéral pourrait constituer un soutien efficace aux travailleurs américains les plus modestes. Il n’est cependant pas certain qu’une proposition démocrate à 15 dollars de l’heure à l’horizon 2025 soit davantage validée par le Sénat républicain en 2021 qu’en 2019. Les augmentations planifiées dans plusieurs États républicains laissent toutefois espérer un accord sur une hausse plus limitée.


La rubrique Fact check US a reçu le soutien de Craig Newmark Philanthropies, une fondation américaine qui lutte contre la désinformation.The Conversation

Thérèse Rebière, Maître de conférences en économie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et Isabelle Lebon, Professeur des Universités, directrice adjointe du Centre de recherche en économie et management, Université de Caen Normandie

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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