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Confinement, loisirs et vacances d'été : l' " équation complexe " des recompositions sociales du temps

Interview de Bertrand Réau, sociologue des pratiques touristiques et des usages sociaux du temps au Cnam

Publié le 15 avril 2020 Mis à jour le 16 avril 2020

Depuis plus d'un mois, la situation extraordinaire du confinement induit dans chacun de nos foyers une recomposition inédite des espaces-temps : télétravail, école à la maison, travail domestique, temps de loisirs et de vacances… l'organisation de nos temps sociaux se trouve elle aussi symboliquement confinée. Rapportée au dénominateur commun des contraintes sanitaires, cette réarticulation inédite joue toutefois un rôle d'amplificateur des inégalités socio-culturelles, autant qu'elle est porteuse de ressources créatives pour faire de nécessité vertu, aussi bien sur le plan privé qu'à l'échelle des organisations. Autant d'enjeux sociologiques contrastés dont Bertrand Réau, sociologue au Cnam, retrace pour nous les enjeux et les perspectives.

@Butler and Hill

@Butler and Hill

On retrouve souvent dans les médias l’idée que le confinement est un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales. Cette idée est-elle confortée par les premiers éléments d’enquête disponibles à ce jour aux sociologues ?

La situation de confinement pose une question d’organisation de l’espace-temps des familles et de son aménagement. Le principal enjeu pour le sociologue va être d’observer et analyser la manière dont se recomposent et se répartissent dans l’emploi du temps de la journée les déterminants suivants : le temps de travail, les conditions de travail, en télétravail ou à l’extérieur, le temps de l’école à domicile pour les enfants, le temps du travail domestique en cette période de confinement où toute la famille est en permanence à la maison, et, enfin, la manière dont va être redistribué le temps habituellement alloué aux transports vers et depuis le lieu de travail pour celles et ceux qui sont en télétravail. Plusieurs enquêtes de sciences sociales sont actuellement menées dans cet objectif, dont les résultats ne pourront être exploités qu’après la fin du confinement. Pour autant, des publications soulignent, dès à présent et à juste titre, le rôle d’amplificateur et de démultiplicateur des inégalités socio-économiques et géographiques du confinement sur la base de connaissances déjà établies : selon la taille du logement, de son confort, de la possibilité d’avoir un espace extérieur, de la taille de la famille, de sa composition, ou encore du capital culturel des parents dans la possibilité d’assurer un suivi scolaire des enfants, les conditions de vie pendant le confinement sont plus ou moins difficiles.

La pratique du télétravail, qui concernait jusqu’à présent majoritairement des catégories socio professionnelles supérieures, a été élargie à plusieurs autres catégories d’emplois, dans la plupart des cas sans préparation préalable. En quoi ce mode de recours au télétravail est-il un révélateur et un amplificateur des inégalités socio-culturelles ?

Le télétravail, c’est l'importation du travail à la maison, ce qui n’est pas anodin. C’est une dimension du travail qui prend de l’ampleur et qui dans ce contexte de confinement, présente des variations sociales importantes. Ce sont d’abord les classes supérieures qui sont habituellement les plus concernées par les pratiques de télétravail, marquées par une grande maîtrise de son agenda quotidien et une capacité à organiser son travail dans des lieux divers. Si l’imbrication d’un espace public dans l’espace privé existait déjà pour ce type de population, elle est démultipliée et accentuée dans le contexte actuel, ce qui n’est pas sans incidence. Ainsi, des routines de travail en confinement ont pu se créer plus facilement que pour celles et ceux qui ont dû s’y mettre au pied levé : le passage au télétravail tambours battants exige d’apprendre à gérer son temps de travail, à séparer les espaces, et entraîne dans un premier temps un surtravail lié à l’appropriation des outils de travail. Sans compter que, dans les deux cas, des variables jouent de manière différenciée dans la façon dont on peut s’aménager plus ou moins facilement un espace de travail : la configuration du logement, l’espace disponible, la présence ou non d’enfants et d’une.e conjoint.e au domicile, sans parler de l’importance de la fracture numérique.

Les conditions favorables de confinement des foyers les plus favorisés, à l’instar de ceux confinés dans leur résidence secondaire, ont fait apparaître l’idée qu’il est possible pour eux de « profiter » du confinement comme d’un espace-temps à mi-chemin entre travail et loisir. Mais ces catégories professionnelles ne sont-elles pas aussi les plus à risque quant à l’empiètement du professionnel sur le privé en période de gestion de crise ?

Ce qui est très important à avoir en tête, c'est que les temps de travail et les temps de loisirs sont organisés de manière très différenciée selon les différents milieux sociaux. On constate par exemple chez certaines fractions des catégories sociales supérieures un continuum des temps sociaux beaucoup plus marqué, en articulant au temps de travail des pratiques plus ou moins de sociabilité et/ou de détente. Il y a donc a priori une plus grande « liberté », mais celle-ci peut devenir une contrainte lorsque le travail vous suit chez vous, voire pendant les congés, et devenir un travail en continu. C’est aussi la logique de responsabilité attachée à la nécessité de mener à terme des « projets »

Pour les foyers moins favorisés, à quels aménagements d’espaces-temps de loisirs pourrait donner lieu cette période de confinement ?

Nous avons lancé avec plusieurs collègues une enquête sur les « Familles confinées ». L’un des enjeux est de confronter nos hypothèses aux données empiriques pour voir comment apparaissent certaines ressources auxquelles on ne penserait pas a priori pour trouver des solutions dans l’aménagement d’espaces de loisirs dans des espaces contraints par exemple. Dans le cadre ordinaire de non départs en vacances, Pierre Périer a pu montrer qu’une partie des non-partants en vacances réaménagent leur espace domestique de façon vacancière, en plantant par exemple une tente dans le jardin pour les enfants, en créant des jeux… On peut imaginer que ce type de pis-aller peuvent être inventés dans le contexte de confinement, notamment pour permettre aux enfants de poursuivre autrement leur activité physique habituelle et faire de nécessité vertu. A un moment où le gouvernement déconseille, à demi-mots, de réserver ses vacances d’été, il serait intéressant de savoir comment les familles de différents milieux sociaux, imaginent plusieurs scenarii.

Compte tenu des mesures annoncées Lundi soir par le chef de l’Etat, de quelle visibilité disposent à ce jour les familles pour planifier leurs vacances d’été au-delà du 15 mai ?

Le déconfinement sera progressif et ne sera pas le même pour tout le monde, ce qui aura un impact important sur les pratiques de mobilité durant la saison estivale, avec une mobilité limitée à l’étranger : le cycle de diffusion épidémique n’étant pas linéaire, cela implique des risques sanitaires différenciés à différents moments, des fermetures de frontière, et donc une visibilité très limitée pour les départs à l’étranger. En période normale, le calendrier des congés d’été s’articule avec celui du calendrier scolaire. La question est donc de savoir comment vont s’articuler le calendrier de déconfinement progressif, le calendrier scolaire et le calendrier de travail, compte tenu d’un pic d’activité possible dans certains secteurs cet été et des risques de reprise de l’épidémie. Ces trois calendriers doivent retrouver une cohérence pour pouvoir se recouper et permettre davantage de visibilité pour la planification des congés d’été. La reprise progressive annoncée de l’école laisse penser que le calendrier scolaire sera toujours structurant.

Pour ceux qui pourront partir en vacances, à quels ajustements du contenu de leur séjour doivent ils s’attendre dans un contexte sanitaire où il s’agira de minimiser le risque de rebond de l’épidémie ?

Ce qu'il faut quand même comprendre, c'est qu'une bonne partie des hébergements de vacances introduisent une promiscuité temporaire qui participe d'un relâchement des contrôles par rapport au temps normal, et que l’on s’habitue d’autant mieux à un logement plus restreint que d’habitude que l’essentiel des activités s’effectue en extérieur : parcs d'attraction, plages, musées, parcs de loisirs, campings... autant de lieux et d’événements qui regroupent beaucoup de monde dans des espaces restreints. Par ailleurs, une grande partie des Français privilégie les hébergements non commerciaux, en rendant visite à leur famille ou à leurs amis, ainsi que les destinations en bord de mer, ce qui n’est pas anodin compte tenu du contexte sanitaire actuel. Ce sont de vraies questions, qui inquiètent beaucoup les professionnels du secteur touristique. Les professionnels travaillent aussi à s’adapter à la situation sanitaire en préparant des aménagements, des scenarii, des alternatives. Les touristes seront, certainement, très sensibles aux efforts en la matière. Mais, aujourd’hui, beaucoup d’incertitudes demeurent.


A quels compromis et quelles pratiques alternatives de loisirs et de séjours pourrait donner lieu ce contexte sanitaire atypique ?

Habituellement, ce sont les classes supérieures qui multiplient et diversifient le plus leurs types de loisirs et de voyages. Il va donc être intéressant d’observer comment ces familles vont réadapter leur mode de vie en fonction des contraintes et des ressources qui sont les leurs, comme on en voit actuellement un premier exemple avec l’usage de la résidence secondaire. Il y a aussi les appels à privilégier le tourisme en France, qui va être un enjeu très important et qui pourrait donner lieu à une recrudescence des excursions à la journée, notamment en fonction des autorisations de mobilité accordées par les autorités. De nombreuses offres touristiques, commerciales ou non, se développent dans l’idée de pouvoir créer de l’exotisme et de l’enchantement près de chez soi : profiter des visites de quartiers de Paris par des habitants, des équipements de loisirs locaux, pratiquer la randonnée en nature, découvrir notre riche patrimoine de moulins, châteaux, musées… Mais l’équation est complexe… entre les restrictions et l’évitement des lieux accueillant de larges publics, les plus ou moins grandes libertés de circuler au-delà de sa ville, son département, sa région et les types d’hébergement de vacances…

Sur le plus long terme, cette crise risque t-elle d’avoir un impact sur les représentations sociales attachées aux vacances et au voyage et faire apparaître de nouvelles variables dans le choix des destinations ?

Les effets de cette crise sur les représentations du voyage et de la mobilité est une question qu’il va falloir se poser, notamment sur la représentation du risque. Qu’il s’agisse des conflits ou des épidémies, le risque est habituellement perçu comme lointain. Pour la première fois, il est chez nous, à proximité, continu et diffus, ce qui pourrait avoir des effets contrastés aussi sur les aspirations ou non au voyage, sur le type de voyage choisi… Je pense qu'il va y avoir aussi un gros travail de réflexion au niveau des assurances, du secteur aérien et plus globalement des professionnels du tourisme pour savoir comment travailler sur ces nouveaux besoins qui peuvent être émergents avec cette crise et sur la manière dont ils pourraient recomposer pas mal de secteurs.

Cette prise de conscience des acteurs économiques et ce changement dans les représentations mentales représentent-ils une opportunité pour faire émerger dans le débat l’importance de développer une offre touristique durable ?


Dans un article sur les effets positifs du confinement sur la lagune de Venise, Simone Abram souligne que la crise sanitaire est vécue directement, puisqu’elle touche tout le monde au pied de chez soi, par contraste avec la crise écologique, qui habituellement nous paraît plus lointaine. Or, le cas de Venise et de sa lagune redevenue claire dès l’arrêt du surtourisme a rendu visible l’impact néfaste de ces pratiques sur l’environnement. Cela peut donc amener à une réflexion sur les solutions intermédiaires afin de soutenir le secteur touristique sans dégrader l’environnement. A un moment ou autre, on ne pourra pas se passer d’une politique publique du temps libre, qui réfléchisse aux impacts de nos pratiques de mobilités, à l’articulation des temps sociaux, et mette en place des plans d’action à l’échelle globale. Le secteur du tourisme et des loisirs souffre aujourd’hui d’un manque de données d’observations récentes et nationales sur les pratiques des Français comme l’INSEE a pu en produire ce qui pose certaines difficultés, ne serait-ce que pour comprendre les risques associés aux différents types de pratiques, soutenir les connaissances pour l’aide à la décision publique ou encore permettre aux professionnels du tourisme de développer et adapter leur offre. A l’heure où se profile l’importance croissante du tourisme en France face aux restrictions de la mobilité internationale, le renouveau d’outils permettant une connaissance fine des différentes pratiques de vacances des Français pourrait constituer un atout non négligeable pour éclairer les politiques publiques en la matière.

Propos recueillis par Laetitia Casas

journaliste à direction de la communication


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