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Un chantier pour le futur, la silver économie

Marcel Jaeger, Professeur émérite du Cnam, Membre du LISE

Publié le 19 décembre 2019 Mis à jour le 7 janvier 2020

Entre diktat du bien-veillir et spectre de la perte d'autonomie, entre espérance de vie en bonne santé et perspective de rallongement de la durée de notre vie active, que nous est-il permis d'espérer pour profiter de notre retraite? Au-delà du seul montant des pensions et de l'âge de départ à taux plein, le débat sur la réforme des retraites entraîne dans son sillage celui de l'économie des "cheveux gris", ou silver économie, dans la mesure où elle engage également l'adaptation globale de notre système socio-économique aux enjeux du grand âge. Entre e-autonomie, accompagnement des aidant.e.s et enjeux de formation, Marcel Jaeger nous fait prendre la mesure des grands travaux à entreprendre pour garantir à tou.te.s une bonne qualité de vie à la retraite.

La retraite n’évoque pas seulement un changement de statut, une baisse de rémunération, la perte d’avantages. Elle marque une rupture dans une histoire de vie, susceptible d’en annoncer une autre : l’entrée en maison de retraite. Elle vaut rappel d’un processus de vieillissement qui débute en fait dès la naissance, mais qui, sur la fin du parcours, rend beaucoup plus présent le risque d’une perte d’autonomie, avec la perspective redoutée d’une souffrance ultime. Voilà qui justifie des réactions intenses, bien au-delà de la question des droits. Le vieillissement général de la population accentue les inquiétudes : la réduction des capacités, la perte de points de repères, la solitude, l’exposition à des maltraitances… constituent un horizon qui ne laisse personne indifférent.

Le recul des échéances

Plusieurs chiffres donnent aux débats sur les retraites une tonalité très particulière parmi ce qu’il est convenu d’appeler les questions de société. Même si elle s’est stabilisée et même si les chiffres sont inférieurs à ceux d’autres pays, l’espérance de vie s’est beaucoup allongée, avec une différence entre les sexes : 85,3 ans pour les femmes, 79,4 ans pour les hommes. Le contrepoint de cette avancée positive est dans d’autres constats : le nombre de personnes âgées de plus de 85 ans, selon les projections des démographes, serait en train de passer de 1,4 million aujourd’hui à 5 millions en 2060. Les 500 centenaires de 1950, actuellement 23 000, sont censés devenir 200 000 en 2060. A croire, comme l’indiquait Jean-Jacques Amyot, dans le sous-titre d’un de ses livres, que la vieillesse est une épidémie !

Le recul de l’âge de la retraite et le recul de la mort ne sont pas de même nature, mais l’éloignement des échéances, dans les deux cas, s’accompagne à la fois d’espoirs et de fortes inquiétudes. L’interrogation la plus pressante, lorsque se discute l’âge légal de la retraite et l’augmentation de la durée de la vie professionnelle, est de savoir ce qu’il est raisonnable d’espérer pour en profiter. Autrement dit, ce n’est pas seulement « comment continuer à travailler dans l’attente de la retraite, surtout si elle est plus tardive », mais « combien de temps me restera-t-il pour en bénéficier, dans des conditions de vie acceptables ? ».

En effet, l’espérance de vie à la naissance est un indicateur qui a toujours été suivi avec attention. Mais il en est un autre autrement plus parlant : l’espérance de vie en bonne santé nettement plus courte et plus préoccupante. Elle est estimée respectivement à 64,1 pour les femmes et 62,7 ans pour les hommes. Ces chiffres ne sont pas d’une fiabilité totale : ils sont déterminés par trois critères : l’état de santé perçu par les personnes concernées, l’existence ou non d’une maladie chronique, la présence ou non d’une limitation des activités habituelles depuis six mois en raison d’un problème de santé. Mais ils peuvent inquiéter, tout autant que le nombre des personnes en perte d’autonomie : 1,4 million de personnes bénéficient de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ; 860 000 sont atteintes par la maladie d’Alzheimer et troubles apparentés.

Selon les chiffres donnés par le ministère des solidarités et de la santé, 728 000 personnes sont accueillies dans les 7 438 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), soit 10 % des personnes âgées de 75 ans ou plus et plus d’un tiers des plus de 85 ans. Il faut y ajouter les 8 000 places en établissements d’hébergement pour personnes âgées non dépendantes (EHPA) et 110 800 places installées en résidences autonomie.

Mais la vieillesse, si elle est vécue comme une épreuve, ne se résume pas au paradigme de la chute. La dépendance, qu’il convient d’aborder de manière moins négative en parlant de perte d’autonomie, n’est pas la caractéristique principale de la majorité des personnes âgées. Seuls 20 % des + 85 ans ont perdu en tout ou partie leur autonomie. La majorité fait preuve de résilience, conserve des ressources, reste active, voire offensive : à l’image de François Mauriac disant : « Ce n’est pas parce qu’on a un pied dans la tombe qu’il faut se laisser marcher sur l’autre ».

Les réponses sociales et institutionnelles ont d’ailleurs beaucoup changé. L’appellation EHPAD trop marquée négativement va disparaître : l’expression « résidence d’accompagnement et de soin pour aînés » a été proposée par le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge en septembre 2019. Au-delà des changements de vocabulaire, la formule d’un accueil en établissement classique recule au profit d’une dissémination d’appartements, d’une plus grande proximité avec le milieu ordinaire, de gérontopôles, d’hébergements qui privilégient les liens intergénérationnels par exemple avec des écoles.... On commence à entendre parler d’EHPAD « inclusif », dans le même esprit que l’école dite inclusive, ouverte sur la vie sociale, assurant un accueil inconditionnel et préservant les singularités individuelles. Par ailleurs, 77 % des personnes les plus dépendantes continuent de vivre à leur domicile.

L’essor de la silver économie

Les situations de perte d’autonomie liée à l’âge appellent des réponses spécifiques. Elles conduisent à s’appuyer de plus en plus sur des moyens techniques qui alimentent la « silver économie » ou économie des seniors aux cheveux argentés. Le grand-âge est devenu créateur de richesses, un marché avec des enjeux économiques considérables. Il conduit à mettre l’accent sur le développement des services à la personne et sur la prévention d’un dépérissement rapide.

Deux nouvelles questions en découlent : la qualité de l’accompagnement par des professionnels et le soutien que peuvent apporter, sur la longue durée, des proches aidants : aidants familiaux ou issus du voisinage que l’on appelle plus globalement « aidants informels ». Là encore, de quels appuis, y compris techniques, ces derniers peuvent-ils bénéficier sans s’épuiser dans l’accompagnement, voire perdre leur emploi ?

Les seniors souhaitent très majoritairement demeurer à leur domicile le plus longtemps possible. Les personnes âgées auront donc besoin d'adapter leur logement et de les aménager avec des équipements spécifiques. Faciliter le maintien à domicile nécessite de réinventer certaines règles d'urbanisme, de repenser et d'adapter l'habitat. A tel point que l'idée de créer une filière industrielle a fait son chemin. La silver économie concerne notamment la création de services personnalisés et le développement de technologies nouvelles : BTP pour l’adaptation des logements, maisons intelligentes (ou « smart homes »), avec une offre de services et de matériels relevant de l’« e-autonomie ». Tout est mis en œuvre pour faciliter la vie quotidienne : domotique, robotique, bracelets de géolocalisation, téléassistance, détecteurs de chutes, déambulateurs intelligents munis de capteurs…, à condition que les personnes soient solvables… Ces apports vont au-delà des soutiens à la mobilité ; ils concernent aussi le soutien psychologique et affectif, même s’ils posent des questions éthiques. Tel est le cas des robots animaux comme le phoque PARO, un robot émotionnel interactif de thérapie non-médicamenteuse pour les troubles cognitifs et comportementaux.

En tous cas, les technologies et services pour l’autonomie contribuent à la préservation de l’autonomie de la personne âgée, alors qu’une hospitalisation, même courte, peut conduire à une perte des repères sociaux et à une plus grande inactivité. En outre, le travail auprès de personnes en perte d’autonomie se caractérise par une pénibilité qui peut se traduire par des formes d’épuisement physique et psychologique des aidants bénévoles ou professionnels. L’enjeu est donc de les soulager, tout en les dotant de moyens complémentaires à leur intervention. Dans ce contexte, la silver économie doit faire travailler aussi bien des industriels que les employeurs de services à domicile, les collectivités territoriales, les institutions sanitaires et médico-sociales et les organismes de formation.

Un enjeu de formation pour le Cnam

Les projets d’avenir dans ce secteur nécessiteront de mobiliser les différents acteurs de la silver économie. Cela requerra pour les professionnels qui auront la tâche de gérer ces projets d’avoir des connaissances approfondies sur les dimensions psychologiques, cognitives, sociales du vieillissement, afin d’envisager des réponses adaptées aux personnes. Aussi, les projets nécessiteront de faire appel à une capacité d’expertise sur l’ensemble des problématiques touchant les seniors, les innovations technologiques ainsi que les réseaux d’acteurs mobilisables.

Or, les métiers de l'accompagnement des personnes âgées sont confrontés à des difficultés de recrutement auxquelles entend répondre le Plan de mobilisation nationale en faveur de l’attractivité des métiers du grand-âge 20020-2024 (octobre 2019). En effet, les métiers du grand âge sont peu attractifs, parce qu’exercés dans des conditions difficiles, souvent mal rémunérés et peu considérés, malgré leur utilité sociale. Cela ne concerne pas seulement les métiers d’accompagnement avec des degrés de qualification modestes : il ne sera pas possible de faire bénéficier les personnes âgées des innovations technologiques sans disposer de professionnels disposant d’un haut niveau de formation et dans des domaines variés, aussi bien dans le champ de la santé, du travail social que dans celui de l’ingénierie ou de la logistique.

Plusieurs projets de formation ont été élaborés au Cnam. Un certificat professionnel d’accompagnant des personnes âgées a été mis en place par le Cnam en Languedoc-Roussillon. Plus spécifiquement axé sur la silver économie, un autre projet ambitieux a été initié par le Cnam en Lorraine et par l'équipe pédagogique "Santé et Solidarités" du Cnam : un mastère spécialisé de la conférence des grandes écoles, intitulé « Management de projets en technologies et services pour l’autonomie ». La formation a été pensée à l’intersection des champs de la santé, de l’intervention sociale et des nouvelles technologies, avec un pari original : croiser une formation aux innovations technologiques et aux innovations sociales dans le domaine des modalités d’accompagnement des personnes en perte d’autonomie. Ce mastère vise un haut niveau d’expertise pour des innovations technologiques et, en s’appuyant sur les sciences humaines et sociales, un meilleur ajustement à des personnes de plus en plus vulnérables, dans des relations d’aide qui préservent leur qualité de vie.

Compte-tenu des évolutions démographiques, cette offre de formation du Cnam ne peut que prendre une place croissante dans ses orientations futures. Pour le dire autrement, les seniors ont de l’avenir… surtout s’ils y participent.

Pour en savoir plus

Luc Broussy, Dix mesures pour adapter la société française au vieillissement, Dunod, 2015.

Dominique Boulbès, Serge Guérin, La Silver économie, La Charte Publishing, 2018.

Serge Guérin, Les Quincados, Calmann Levy, 2019.

Anne-Marie Guillemard, Elena Mascova, Allongement de la vie. Quels défis ? Quelles politiques ? La Découverte, 2017.

Frédéric Serrière, Guide silver économie 2019http://www.silvereconomieleguide.com/silvereco/ 


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