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Pour une approche psychosociologique de la retraite

Anasthasia Blanché, psychanalyste, psychosociologue clinicienne, membre du Cirfip

Publié le 16 décembre 2019 Mis à jour le 8 janvier 2020

Parce que la retraite est bien plus qu'un simple changement de catégorie administrative, Anasthasia Blanché ouvre notre dossier retraites par une approche psychosociologique de cette période de la vie, dont les perceptions ambivalentes tendent à en faire une source d'attente comme d'appréhension. Mais qu'entend-on précisément par le mot "retraite"? Comment, dans un contexte où la durée de vie en bonne santé à la retraite est mise en tension par un rallongement de la durée de notre vie active, faire de la retraite une "odyssée personnelle"?

La retraite, qu’elle soit attendue ou redoutée, constitue un tournant majeur dans les étapes d’une vie. Il s’agit d’une véritable odyssée individuelle et collective, qui comporte des menaces et des opportunités. Il est nécessaire d'en préciser d'emblée la polysémie et d'en visiter la complexité sémantique car elle se situe à l’articulation du biologique, du psychique, du social, et du politique.

La retraite signifie tout à la fois : la fin de l'activité professionnelle, la liquidation de ses droits à pension, la transition entre la fin du travail et le passage, souvent délicat, vers une nouvelle identité, l'étape inaugurale d'un nouveau temps de la vie et l'entrée dans le vieillissement, le dernier grand tournant d'un parcours biographique signant l'appartenance à un nouveau groupe social des retraités, classé dans la catégorie des inactifs,(INSEE) soit 16 millions de personnes, englobant aujourd'hui deux générations de retraités, et quelques centenaires…

Pourquoi l'énoncé de ce mot déclenche-t-il une telle ambivalence, soit une manifestation de joie explicite (vivement la retraite !) soit un mouvement de retrait embarrassé, ( non, moi jamais!)? En français, le mot retraite renvoie à une double connotation, plutôt recouverte d'indices négatifs. D'une part, elle est une technique militaire consistant à se replier sur ses positions, plutôt signe de déroute " la Bérézina", et d'autre part, elle fait référence à une expérience religieuse signifiant se retirer, par "la mort au monde". Dans la plupart des langues européennes, c’est l’aspect financier qui est désigné ; pension ou rente. L'on peut retenir qu'en espagnol "retraite" se dit " jubilacion".

Enjeux sociaux et politiques de la retraite

J’évoquerais ici, juste quelques points saillants de ces enjeux:

- Une véritable révolution démographique due à la longévité inédite pour la première fois dans l'histoire de l'humanité: en un siècle, un bond en avant phénoménal de plus de trente ans d’espérance de vie;

- Des retraités actifs, plutôt en forme, très utiles socialement par leur soutien intergénérationnelle;

- L’inadaptation du mot « retraite » pour définir trois âges différents de la vie;

- Une fin de carrière professionnelle souvent problématique : plus l’espérance de vie augmente, plus l’espérance de vie professionnelle se réduit alors que l’on rallonge la durée des cotisations et l'âge de départ;

- Le financement à venir du grand vieillissement et de la dépendance;

- Les débats à hauts risques sur la réforme du système de retraite ne sont pas seulement financiers mais aussi sociétaux et politiques

- Une transformation du cycle de vie entrainant soit la fin des âges avec l'injonction paradoxale de vieillir jeune, soit la lutte des âges;

- Les représentations sociales des retraités sont fort contrastées et stéréotypées. D'une part, ces représentations sont plutôt attrayantes comme celles de jouisseurs privilégiés, préoccupés par leur épanouissement personnel, s'enivrant de voyages que l'industrie des loisirs souhaite attirer. D'autre part, elles sont plutôt effrayantes de vieux inactifs dans les maisons de retraite, improductifs, devenus une charge inutile pour la société, et coûtant un prix exorbitant à la collectivité. L'on peut observer le poids de l'exigence de conformité à certains modèles dominants valorisés et une "tyrannie du bien vieillir": le retraité hyper-consommateur, le grand parent totalement dévoué, le bénévole hyper-actif, sans oublier les retraités pauvres s'enfonçant de plus en plus dans la précarité. La santé et un besoin de reconnaissance sociale sont des préoccupations partagées.

Enjeux psychiques de la retraite

Le nouveau retraité est contraint de se séparer de ce qui structurait une partie importante de sa vie antérieure, le travail fonctionnant parfois, comme un squelette psychique et identitaire et de choisir de nouveaux modes de vie. De vieux travailleur devenir jeune retraité, alors qu'on touchait un salaire, l’on va maintenant toucher une pension. Devoir renoncer à son identité précédente, tel est l’un des enjeux majeurs du passage à la retraite. De l'identité héritée à la naissance, en passant par l'identité acquise au fil du temps, atteindre une identité espérée de retraité. Le sujet est confronté à des grands bouleversements dans ce qui faisait repère et continuité. La perte de ces facteurs structurants plus de 40 ans de la vie, ne se fait pas facilement ou naturellement. Comment remplacer tout cela, avant de trouver un équivalent satisfaisant? Comme à tout moment, encore plus à la retraite, il importe de s’interroger sur son rapport au travail et sur la place qu’il occupe dans sa vie.

La transition entre le travail et la retraite, qui demande du temps, invite le sujet à se réinventer, se recréer, à bâtir un nouvel équilibre, une nouvelle identité, entre pertes et gains, par un travail psychique intense et incontournable.

Le sujet est obligé de se redéfinir seul ; c’est un travail de maturation, d’élaboration. La créativité identitaire est liée au niveau et à la diversité des ressources psychiques et sociales dont dispose un individu. Certaines catégories sociales semblent mieux faire face à ces questionnements du fait que leurs capacités productives, créatives, sublimatoires, ne sont pas limitées par l’âge. Grâce à la transformation régulière de leurs pulsions en œuvres, en sublimations, certains « restent dans le plein-emploi pulsionnel jusqu’au soir de leur vie ». Ce sont des artistes, des intellectuels, des universitaires, des travailleurs indépendants, des politiques, tous ceux qui ont des passions dans leur vie.

Il s'agit d'avoir la capacité à reconvertir, à investir l’énergie libérée par le travail pour la dériver vers d’autres buts, d’autres centres d’intérêts, qui ont de la valeur. C’est une période qui peut générer de l'inquiétude, de l’angoisse qui va mobiliser fortement le psychisme du sujet dans sa capacité à :

- réinventer ses supports d’identification qui, par le travail, les solidarités, les groupes, le portaient ou le contenaient. Or les supports risquent être moins nombreux, insuffisants voire absents;

- pouvoir surmonter l'adversité, retrouver un narcissisme sain (estime et amour de soi suffisant, ses parts de soi déposées dans le cadre professionnel), sa capacité à mentaliser par des ressources psychiques internes (verbalisation, représentations, fantasmes, rêves) et des investissements objectaux vers des personnes et des activités;

- accepter la fin de certains attachements qui ont pu compter beaucoup, accepter le passage du plein à un certain vide, un certain temps. Cette période de déstabilisation identitaire est une période de deuils. Ces pertes plurielles vont impliquer de la renonciation, le deuil du travail par un travail de deuil qui devra, dans le temps, s’articuler avec le travail psychique sur les gains qui viennent en contrepartie. S’il y a des pertes, il y a aussi les gains que peuvent représenter le fait de mûrir, de se préserver, de jouir de la vie, d’être libre comme jamais on ne l'a été, le vieillissement vu alors comme acquisition, progrès, croissance et sérénité.

La période de départ en retraite signe le passage vers un autre temps de vie, la perte de la jeunesse, et derrière tout cela se profile la réévaluation de ses désirs et de ses propres limites. C’est la fin du rêve d’éternité qui nous anime depuis l’enfance, l’acceptation de la finitude.

Troisième adolescence, et nouveaux essais de soi

Ce passage à la retraite peut donc être marqué par une crise existentielle, due à la nécessité vitale de redéfinir son rapport à soi, aux autres, au monde. Il s'agit d'apprendre à exister autrement, prendre le risque du nouveau. Des questions fondamentales sont susceptibles d’émerger : que faire de sa nouvelle vie et quel sens lui donner? Qu’est-il permis d’espérer ? Plus concrètement : quelles priorités ? Comment apprendre à occuper son temps libre ? Via quelles activités ? Avec qui ? Comment repenser le pacte conjugal? Comment réaménager son lieu de vie, s’approprier différemment les espaces sociaux ?

Lorsque le changement est imposé, des menaces telles que maladies, veuvage, repli sur soi, solitude, isolement, ennui, dépression, tentation d'autodestruction, déni du vieillissement, régression nostalgique, peuvent advenir. Mais, c'est aussi un moment unique de rendez-vous avec soi-même, une belle opportunité pour ré-inventer sa vie, enfin vivre créativement, c’est-à-dire sans le souci d’un comportement « adapté », dans un temps retrouvé de liberté inédite. Dans ce temps de l'essentiel, valeurs, croyances, idéaux, compétences, rôles, et désirs sont réinterrogés. Les bouleversements auxquels le sujet est confronté ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les remaniements identitaires vécus à l'adolescence. Cette troisième adolescence- en latin adolescere signifie grandir vers - (après celle du milieu de la vie), cette ré-adolescence, potentiellement à l’œuvre tout au long de la vie, présente évidemment des aspects spécifiques au moment de la retraite. A l’occasion de cette nouvelle scansion du temps et d’un inévitable travail de réflexion, font ainsi retour les questions touchant les modifications corporelles, psychiques et sociales; elles font entrer dans un âge de nouveaux "essais de soi", avec l’enjeu majeur de rester humain et citoyen à part entière.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que le Retraité est la figure emblématique de l’avenir et le symbole de « la cause humaine ». Les questions individuelles qui se posent aux retraités sont, par une étonnante coïncidence, une convergence inédite, les mêmes, en miroir, que celles qui se posent à l’échelle de la société aujourd’hui. Et dans les deux cas, le temps est compté. Les Baby-boomers devenus Papy-boomers pourraient être une génération pionnière quant à l’invention d’une nouvelle façon de vivre ensemble, plus douce et tolérante, les plaçant ainsi à l’avant-garde d’un questionnement, faisant écho aux grandes mutations anthropologiques qui traversent notre monde.

Pour en savoir plus

- Anasthasia Blanché, La retraite, une nouvelle vie, une odyssée personnelle et collective, Odile Jacob, 2014

- Sous la direction d'Anasthasia Blanché et Gilles Amado, La retraite: enjeux psychiques, sociaux et politiques, Nouvelle Revue de Psychosociologie, N°23, Erès, 2017


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