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Podcast "métiers anonymes", épisode 7 / Saisonnier.e.s agricoles, le "sous-prolétariat" de nos campagnes ?

Entretien avec Nicolas Roux, sociologue au CEET, le centre d’études de l’emploi et du travail

Publié le 11 décembre 2019 Mis à jour le 21 février 2020

Coqs et tracteurs intempestifs, odeurs et pratiques frappées de suspicion… du voisinage aux organisations animalistes, les plaintes et les agressions à l’égard du monde agricole se multiplient au point d’avoir leur propre nom : l’agribashing. Pourtant, ce coup de projecteur sur des agriculteur.trice.s en souffrance en cache une autre, celle d’un monde ouvrier agricole fait d'emplois précaires, sous-qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés. Une invisibilité à laquelle Nicolas Roux, sociologue au CEET, le centre d’études de l’emploi et du travail du Cnam, s'est intéressé dans le cadre sa thèse. Il est l’invité du podcast métiers anonymes ce mois-ci et nous invite à un changement de regard sur le monde agricole…

Crédit image : @pxhere

Crédit musique et son @The Artist Union @Sounfishing @Universal-Soundbank

Les saisonnier.e.s agricoles, une catégorie oubliée du monde ouvrier

Spontanément associé à la période des vendanges et à une main d’œuvre d'appoint étudiante ou immigrée sans qualification, le salariat saisonnier agricole est loin d’être anecdotique et circonscrit au périmètre d’un « job » ponctuel. Salarié.e.s agricoles régulier.e.s ou de passage, environ 80% d'entre eux.elles sont ouvrier.e.s, quoiqu'ayant plus souvent que dans l'industrie et le commerce un niveau bac à bac +2. CDD classique, contrats immigration, CDD vendanges et CDD saisonnier… ce monde ouvrier méconnu recouvre une forte hétérogénéité de statuts et de parcours professionnels qui a longtemps été masquée par la figure de l'ouvrier de l'industrie et de la ville. 

L’opposition ville/campagne continue de primer souvent encore aujourd’hui sur l’opposition capital/travail. 

D’un amalgame réducteur entre ville, industrie et classe ouvrière résulte une invisibilité sociale, politique et académique de ces ouvrier.e.s de l’agriculture et des mondes ruraux. La thèse de sociologie de Nicolas Roux contribue à pallier cette invisibilité en mettant en lumière des conditions de travail, d'emploi et d'accès aux droits sociaux qui accusent un certain retard, non seulement par rapport à l’ensemble des actif.ve.s salarié.e.s, mais, plus étonnamment encore, par rapport aux ouvrier.e.s de l’industrie.

Des ouvrier.e.s particulièrement précaires et exposé.e.s aux risques professionnels

Les salarié.e.s agricoles représentent en effet la catégorie la plus précaire du salariat, puisque la part des contrats temporaires est de 25% dans le secteur agricole, contre 11% dans l’industrie et 13% dans les services. Quant aux perspectives d’évolution, elles sont extrêmement minces, notamment parce que seulement 6.2% des CDD agricoles débouchent sur un CDI, et 1.5% pour les CDD saisonniers ; une discontinuité de l'emploi très importante qui n'est pas compensée par le versement d'une prime de précarité.  

Même constat au niveau de la rémunération, qui avec environ 1200 euros mensuels en moyenne pour l’ensemble des salarié.e.s agricoles, est la plus faible parmi les actif.ve.s. Parmi eux, il convient de distinguer les ouvrier.e.s agricoles, qui touchent moins de 1100 euros par mois en moyenne, ce qui représente un salaire inférieur de 20% par rapport aux ouvrier.e.s de l’industrie.

Les catégories parmi les plus précaires dans le monde ouvrier se trouvent dans le secteur agricole. 

La pénibilité et les risques professionnels les concernent également plus fortement que les ouvrier.e.s de l’industrie, puisque les salarié.e.s agricoles, et en particulier les saisonnier.e.s, dépassent plus souvent les durées règlementaires en terme de temps de travail, ont des taux d’accidents plus importants et présentent des risques élevés d’exposition aux produits phytosanitaires.

Du folklore aux Lois Travail, quelles évolutions dans la reconnaissance des saisonnier.e.s agricoles ?

Aux racines de cette invisibilité, une distinction anthropologique entre nature et culture, qui renvoie les métiers de la terre à ce que Robert Castel nomme un « sous-prolétariat » : assigné.e.s dès le Moyen-âge au même rang que les mendiants, les vagabonds ou encore les déserteurs, les salarié.e.s agricoles font souvent partie des catégories de population écartées de tout statut officiel. 

Lorsqu’il.elle.s sortent de l’ombre, les salarié.e.s agricoles, permanents ou temporaires, sont dépeint.e.s sous des traits folkloriques, pour repasser ensuite dans l’ombre du mythe de l’unité paysanne, vision stéréotypée qui réduit le secteur agricole au schéma de l’exploitation familiale traditionnelle. Quant aux médias, ils participent à relayer une vision polarisée du salariat agricole, traité tantôt sous le registre de la dénonciation d’emplois subits, tantôt comme un mode de vie bohème alternatif aux schémas traditionnels de la relation salarié/employeur.

Le point de départ de ma thèse, c’était d’aller à rebours de deux représentations dominantes des saisonniers agricoles : […] ou travailleurs saisonniers exploités, ou travailleurs insaisissables libres. 

Derrière le rideau des représentations sociales, la confrontation directe au terrain fait prendre la mesure du décalage entre représentations sociales, cadres juridiques et pratiques professionnelles. Car au cœur du problème du salariat agricole saisonnier se trouve la question de la précarité de l’emploi, jugée inhérente au secteur dans la mesure où celui-ci est dépendant des changements de saison et des aléas climatiques. Mais dans la pratique, une continuité dans la relation d’emploi peut s’observer chez les saisonnier.e.s agricoles qui parviennent à enchaîner plusieurs saisons d’affilée, acquérant ainsi compétences techniques et polyvalence. Et Nicolas Roux d’ajouter que dans la mesure où l’on sait que les tâches, certes limitées dans le temps, reviennent toutefois de manière cyclique, la relation de cause à effet entre saisonnalité de la tâche et saisonnalité de l’emploi est donc discutable. Preuve que le CDD n’est pas une fatalité, certains employeurs agricoles se regroupent en groupements d'employeurs et se partagent les mêmes salarié.e.s, qui, dans certaines structures, se déplacent selon les besoins dans les différentes exploitations dans le cadre d'emplois en CDI

En partie sous l’effet de la mobilisation des associations de salarié.e.s agricoles saisonniers, les Lois travail, entrées en vigueur en avril 2017, ont pris des dispositions pour améliorer le statut du contrat saisonnier puisqu'elles tendent à faciliter la reconduction automatique du contrat saisonnier d'une années sur l'autre. Mais cette disposition demeure soumise à des accords collectifs et à l'application du droit par les employeurs, qui peuvent s’y soustraire. Une limite potentielle qui interroge d'autant plus qu’elle se porte sur la protection de travailleur.euse.s aux moindres ressources sociales, culturelles et économiques et qui sont souvent dans l’ignorance leurs droits.

Le non recours au droit reproduit les inégalités initiales au sein du salariat : ceux qui ont travaillé sur des périodes courtes et et pour des salaires moins élevés sont ceux qui recourent le moins à l’indemnisation chômage ou le plus tardivement. 

A voir donc si cette dynamique de plus grand encadrements juridique du contrat saisonnier s'inscrira dans la pratique et dans la durée. Quant à la reconnaissance sociale et politique des salarié.e.s agricoles, le travail reste à faire. Car il faut avoir à l'esprit que l'on peut être saisonnier.e agricole dans la durée. Si les saisons agricoles peuvent avoir certains attraits (le travail au grand air, le goût de la nature, des tâches techniques comme la taille, par exemple), leurs conditions de travail et d'emploi restent encore souvent dégradées.  

Pour aller plus loin

Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995, réédition Folio-Gallimard, Paris, 2000.

Aurélie Darpeix. (2010). La demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l'agriculture familiale : mutations, déterminants et implications. Le cas du secteur des fruits et légumes français (thèse de Doctorat, SupAgro, Montpellier). http://www.theses.fr/2010NSAM0012 

Éric Cahuzac et Cécile Détang-Dessendre, "Le salariat agricole. Une part croissante dans l'emploi des exploitations mais une précarité des statuts", in Économie rurale, mars 2011, n° 323, pp. 82-92. https://journals.openedition.org/economierurale/3050

Nicolas Roux. (2017). Un emploi discontinu soutenable ? Trajectoires sociales de saisonniers agricoles et d'artistes du spectacle (thèse de Doctorat, Cnam, Paris). http://www.theses.fr/2017CNAM1143  

Nicolas Roux, "De l'emploi stable au travail insoutenable. Trajectoires d'ouvrières agricoles en groupement d'employeur", Document de travail du CEET, avril 2018, n°196.

Nicolas Roux, "La perpétuation d'une invisibilité : l'absence de regard spécifique sur les salariés agricoles", in Politique de l'image, 2018, n°14.

Nicolas Roux, "L'insoutenabilité du travail. Le cas d'un regroupement d'employeurs agricoles", in Connaissance de l'emploi, n°144, décembre 2018.

Nicolas Roux, "Saisonniers agricoles", in Bureau M.-C., Corsani A., Giraud O., Rey F. (dir.), Les zones grises des relations de travail et d'emploi. Un dictionnaire sociologique, Editorial Teseo, Buenos Aires, 2019.

Réalisé par Laetitia Casas

journaliste à la Direction de la communication


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