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Podcast «métiers anonymes», épisode 5 / Auteur.trice, un métier impossible?

Entretien avec Benoît Peeters, écrivain, co-fondateur de la Ligue des Auteurs Professionnels et professeur associé au Musée des arts et métiers.

Publié le 4 septembre 2019 Mis à jour le 6 novembre 2019

Sur fond de rentrée littéraire, une colère gronde et commence à faire parler d’elle. Celle des auteur.rice.s, qui militent pour défendre la légitimité de leur métier et leur droit à vivre dignement de leur travail dans un contexte de réforme de leur régime de sécurité sociale, de l’impôt sur le revenu et de la CSG. Souvent considéré comme un simple loisir ou une activité secondaire, le métier d’écrivain en est-il vraiment un ? Vivre de sa passion est-il un luxe ou un métier ? Benoît Peeters, écrivain et co-fondateur de la Ligue des Auteurs, partage avec nous son parcours et son combat pour la reconnaissance de ce métier pas comme les autres.

Crédits musique : @The Artist Union / @Sonar Effects

Dessine-moi un métier

Rencontré.e.s dans nos manuels de littérature et touché.e.s du doigt dans les librairies, les auteur.rice.s semblent flotter au-dessus du commun des mortels, comme si le papier glacé qui accueille leurs mots effaçait la réalité matérielle de ces professionnel.le.s au nom de l’art pour l’art.

Derrière le mythe romantique, qui nourrit sans doute l’amalgame entre auteur.rice et écrivain, une kyrielle de professionnel.le.s aux tâches, prétentions et statuts économiques hétérogènes se partagent l’étiquette étriquée d’auteur.rice : écrivains de romans, scénaristes et même traducteur.rice.s, tou.te.s dépendent du régime social spécifique aux auteurs. Mais peut-on établir les racines d’une identité professionnelle autour de l’artéfact d’une catégorie juridique ?

Pour Benoît Peeters, il y a bien une communauté de définition et d’intérêts entre ces professionnel.le.s en apparence si différents :

Le mot auteur nous dit que l’on a réalisé quelque chose qui redevient public sous notre nom. Cela peut être un travail graphique si c’est par exemple un illustrateur, un dessinateur de bande dessinée… Est auteur un écrivain de fictions, d’essais, d’ouvrages pour la jeunesse, et même d’ouvrages pratiques. Un scénariste, un cinéaste peut également se définir comme un auteur

Plus encore, la vocation seule ne fait pas l’auteur.rice. Selon le principe des vases communicants, c’est la proportion plus ou moins importante de temps investi et d’argent récolté par rapport à la totalité d’une journée de travail et la totalité de ses revenus qui fait basculer l’auteur.rice du côté de l’amateur.trice ou du professionnel.le, et ce sans jugement de valeur quant à la qualité de la réalisation finale. En somme, est auteur.rice professionnel.le un individu qui consacre la majeure partie de son temps à ses travaux de création et qui en tire la majeure partie de ses revenus… sans minimum garanti.

D’où le clivage apparu lors d’une enquête à laquelle a participé Benoît Peeters entre les auteur.rice.s qui se définissent comme « professionnels précaires » et ceux qui considèrent être des « professionnels installés ». Pour les premier.e.s, chaque année est un pari. Pour les autres, charge à eux.elles de se donner les moyens de continuer à vivre décemment de leur art en ouvrant la palette des genres, des prestations, des savoir-faire via une formation continue et une capacité certaine à l’auto promotion.

Time is money ?

Si tout travail mérite salaire, le métier d’auteur.rice semble être l’exception qui confirme la règle. A l’image du roman-feuilleton, qui a permis aux plus grands auteurs français du XIXe siècle de publier par épisodes dans la presse des œuvres qui sont aujourd’hui nos classiques en leur assurant un revenu minimum, Benoît Peeters nous parle d’un temps pas si lointain où les auteur.rice.s de bande dessinée percevaient une rémunération de base pour les planches destinées aux magazines.

Aujourd’hui, le travail d’auteur.rice n’est autre qu’un métier sans revenu, un travail aliéné dans le sens où il n’est pas rémunéré en vertu du temps que l’on y a consacré ni de ses qualités intrinsèques, mais davantage en fonction du succès qu’il génère (ou pas). Cette rémunération au succès prend la forme de droits d’auteur, que l’auteur.rice peut toucher sous forme d’avance une fois son travail achevé. Charge à lui.elle d’avoir une marge de négociation suffisante face aux maisons d’édition pour espérer pourvoir vivre à crédit et que les droits d’auteur lui permettent d’atteindre le montant de l’avance qui lui été accordée…

Imaginez qu’on dise à un professeur : ‘vous serez rémunéré en fonction du nombre de mentions très bien au bac’ ou qu’on dise à un chirurgien : ‘vous serez rémunéré en fonction du nombre de rémissions de cancers’. Evidemment, on comprendrait tout de suite l’absurdité. Or, c’est à peu près ça, la vie d’un auteur. 

Donner une valeur au temps, tel est l’enjeu de la reconnaissance à sa juste valeur du travail des auteur.rice.s. Le temps de construire un véritable projet, le temps de se documenter, le temps de se former en continu… charge aux éditeur.rice.s, pour ce qui est du domaine du livre, de préférer la qualité à la quantité, et de porter davantage les projets sur lesquels ils placent leurs jetons.

Nous sommes dans une situation que l’on qualifie souvent de surproduction. Il y a un encombrement énorme des librairies par des livres qui seront à peine visibles, ou très très peu de temps. Il y a quelque chose qui ne va pas.

Lutter contre la surproduction, appeler à un rééquilibrage de la valeur et de la prise de risque entre éditeur.rice.s et auteur.rice.s… autant d’évolutions que Benoît Peeters appelle de ses vœux pour ce qui est du domaine du livre.

Du côté des pouvoirs publics, faire reconnaître par des mesures concrètes la spécificité de ces métiers reste également un défi de taille : bourses à la création, bourses à la documentation, résidences, spécificités fiscales, amélioration de la couverture au niveau de la sécurité sociale… 

Dans une nébuleuse de configurations possibles et sous la menace de réformes qui risquent de décourager plus d’un.e auteur.rice à vivre de son art, une chose est sûre : via l’action militante de groupements professionnels, tels que la Ligue des Auteurs Professionnels, le métier d’auteur.rice est désormais identifié et reconnu en tant que tel par les pouvoirs publics. Des actions permettant de préserver l’espèce menacée que sont ces professionnel.le.s à plumes en émergeront-elles… ? La suite au prochain épisode.

Réalisé par Laetitia Casas

Journaliste à la direction de la communication


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