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Maman et entrepreneure à la fois : mode d’emploi

Interview de Anne-Laure Vincent, ex directrice d'Aufeminin.com, co-fondatrice de Marmiton et de la start up Alternative Digitale, incubée au Cnam.

Publié le 8 mars 2019 Mis à jour le 11 mars 2019

À l’occasion de la semaine de sensibilisation à l’entreprenariat féminin et de la récente inauguration de la chaire « Genre, mixité et égalité hommes/femmes de l’école à l’entreprise » par sa directrice Frédérique Pigeyre, la rédaction met à l’honneur le parcours exemplaire de Anne-Laure Vincent. Bientôt 20 ans après le début de l'aventure Marmiton, cette maman-entrepreneure engagée partage avec nous son combat contre les stéréotypes de genre.

Prix des femmes entrepreneures, organisé chaque année par le Cnam incubateur. Copyright Dircom Cnam © Sandrine Villain

Prix des femmes entrepreneures, organisé chaque année par le Cnam incubateur. Copyright Dircom Cnam © Sandrine Villain

L’arrivée d’un ou plusieurs enfants est souvent vécue ou perçue comme un frein au développement de la carrière d’une femme. Dans votre cas, elle semble au contraire avoir été un tremplin. En quoi votre vie de maman de trois puis quatre enfants a-t-elle nourri, enrichi et rendu possible vos projets d’entrepreneuriat?

Le fait d’être maman m’a permis de me construire. Pour moi, il n’y a pas d’incohérence entre la posture de maman et la posture d’entrepreneure! Ma chance… c’est que ma maternité m’a directement aidée. Pour Marmiton, j’avais besoin dans ma vie de tous les jours de recettes sympas, d’où l’idée d’un site de recettes de cuisine. Puis au sein d’Aufeminin.com, le fait d’être une femme et une maman était un vrai atout parce que cela a permis d’être totalement pertinente par rapport à notre audience. Sur Alternative Digitale, où nous ciblons plutôt des étudiants ou de jeunes adultes avec un certificat de compétences digitales, mes grands enfants (de 17 à 24 ans) m’aident à mesurer le besoin de cette solution pour leur employabilité.

L’autre élément important, c’est la notion de temps : en étant positive, je dirais que ma quatrième grossesse m’a permis d’avoir du temps pour développer la stratégie et le business plan de Marmiton! Et le temps… c’est ce après quoi courent tous les entrepreneurs! En revanche, je voudrais éviter trop d’angélisme : être maman d’une famille nombreuse, c’est aussi une organisation d’acier pour éviter que la charge d’une famille soit au détriment du temps nécessaire pour développer sa structure, en particulier au début.

Alors il faut anticiper, savoir s’entourer de l’aide nécessaire dans sa vie personnelle ainsi qu’au sein même de l’entreprise : le fait d’être maman m’a poussé à chercher le(s) bon(s) associé(s).  

Les secteurs de la création d’entreprise et du digital sont tous les deux réputés comme étant très masculins. En tant que femme, avez-vous rencontré des obstacles pour lever des fonds, accéder à des financements ou à des réseaux et comment les avez-vous franchis?

Il y a dix ans, l’entrepreneuriat était un secteur presque exclusivement masculin. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup évolué : il y a de plus en plus de femmes entrepreneures et je les trouve très brillantes. C’est une belle avancée pour notre société!

Pour ma part, je n’ai jamais eu recours à des levées de fonds car j’ai plutôt été dans l’autofinancement. J’ai néanmoins ressenti la difficulté d’être une femme, surtout en étant plus jeune. Ces difficultés, il ne faut pas non plus les exagérer car l’important est de les surmonter en travaillant, par exemple, son avance concurrentielle. Avec DIGITT, c’est la qualité de notre service qui prévaut, et moins la personne ou le genre des fondateurs

Mon deuxième conseil serait de savoir être malin pour obtenir ce que l’on veut et de se méfier du piège de l’orgueil! Ne pas hésiter à demander à son associé de faire un rendez-vous si vous pensez qu’il est le mieux placé, et de la même manière, trouver comment se faire recommander par des personnalités qu’elles soient féminines ou masculines.

Il ne faudrait pas oublier qu’être une femme présente aussi des avantages, car cela nous permet de faire de facto la différence en ayant un autre regard du business. Dans une société composée à 50% de femmes, bien comprendre la gent féminine est un réel atout.

Durant votre parcours professionnel, avez-vous bénéficié du soutien de réseaux féminins ou bien êtes-vous une véritable « self made mom » du web? 

Au début, je n’ai pas su aller chercher les réseaux féminins ou les mentors qui auraient pu m’aider et j’en ai souffert. C’est important  de s’intéresser aux réseaux féminins, non pas parce que l’on va faire du féminisme à tout crin, mais parce que ça permet de partager certaines difficultés et de comprendre que l’on n’est pas la seule à y être confrontée. Les réseaux féminins sont aussi très porteurs en matière d’intelligence collective.

Quels sont vos modèles de femmes entrepreneures, si vous en avez?

J’ai eu la chance de côtoyer des femmes inspirantes, comme Anne-Sophie Pastel, la fondatrice d’Aufeminin.com. Il y a aussi Pauline d’Orgeval, qui a fondé 1001 listes en 1999, le premier service de listes de mariage en ligne. Plus généralement, c’est le combat de femmes pour des projets qui dépassent leur intérêt individuel qui m’inspire. Un de mes modèles est évidemment Simone Veil, qui a tous les critères d’une entrepreneure de par son acharnement et sa combativité malgré une vie remplie d’embuches et de difficultés. Elle a su gérer le pouvoir avec une singularité, en étant femme et maman.

Quand on a des valeurs, on embarque beaucoup de monde avec soi! Parmi ces valeurs, la bienveillance est importante à mes yeux. Elle fait aussi partie de la maternité : aider ses enfants à grandir, donner à ses collaborateurs des satisfactions professionnelles, contribuer à l’évolution de ceux qui nous entourent… c’est vraiment ça qui me remplit de joie. 

Diriez-vous qu’il existe un modèle d’entrepreneuriat typiquement féminin ou réfutez-vous toute vision genrée des compétences, des profils et des secteurs d’activités investis?

Je réfute. Ça serait dangereux de se cacher derrière un genre ou de le stéréotyper. Je souhaite plutôt réfléchir sur les compétences, sur les profils individuels, sur la manière de se développer par rapport à ce qu’on veut faire de sa vie et/ou de son entreprise.

J’aimerais qu’il y ait des hommes qui se targuent d’avoir un management ou un entrepreneuriat féminins, ce serait une belle revanche!

 

La proportion de femmes entrepreneures a triplé depuis 2014, néanmoins la parité n’est pas encore atteinte, avec seulement 40% de femmes parmi les créateur.rices d’entreprises. Comment expliquez-vous que beaucoup de femmes, et à plus forte raison des mères de famille, n’osent pas se lancer dans l’entrepreneuriat?

Il me semble que la nouvelle génération est beaucoup plus sensible à l’idée de parité que celle de nos grands-parents, mais il y a des difficultés sociales qui touchent toujours plus particulièrement les femmes. En ce qui concerne les mères de famille, il y a celles qui bénéficient d’un environnement familial structuré, dont je fais partie, et celles, de plus en plus nombreuses, qui sont seules. J’aimerais que l’on pense à ces dernières car l’on voit que ce sont les premières qui réussissent le mieux dans l’entrepreneuriat : elles trouvent plus facilement les aides dont elles ont besoin comme les nounous, les grands-parents, mais aussi les aides financières. On passe trop souvent sous silence ces mères de famille célibataires, qu’il faudrait mieux encadrer pour les aider à monter leur projet. Il y a une réflexion à avoir sur leurs droits : sécurité sociale, assurance chômage, financements spécifiques…

Quelles actions faudrait-il selon vous mener en termes d’éducation, d’orientation et de formation pour favoriser l’égalité et la mixité dans les postes à haute responsabilité? Comment oeuvrez-vous personnellement au quotidien pour transmettre les valeurs qui vous sont chères?

Sur les quinze dernières années, beaucoup d’actions ont été menées au sein des grands groupes pour développer plus de mixité, par exemple dans le cadre des recrutements. En Allemagne, j’ai vu une vraie volonté de certains dirigeants à mieux gérer les talents féminins en mettant en place des plans de carrière dans lesquels la maternité était une des étapes mais en aucun cas un frein. Il faut vraiment encourager ce genre d’initiatives, et aussi le congé paternité.

Comment j’œuvre personnellement au quotidien? J’essaie simplement de faire ce que je pense. Au sein de ma propre famille comme au sein des équipes, le cadre de la mixité n’est pas un sujet, c’est inhérent.

Si mon intervention dans les réseaux féminins et mes témoignages aident à dire que c’est possible d’agir différemment, alors c’est constructif!

Mon combat est aujourd’hui que l’on mesure les compétences réelles des individus plutôt que de les regarder au travers de leur genre ou de leur école. Cette motivation forte, je l’ai eue au regard de mon histoire. Elle est aussi à l’origine de la création d’Alternative Digitale.

Depuis 10 ans que votre aventure entreprenariale a débuté, avez-vous le sentiment que les femmes ont su se créer davantage de place dans les projets de création d’entreprises et aux postes de direction? Pensez-vous avoir contribué à un changement des mentalités à travers votre parcours de maman-entrepreneure?

Les femmes sont de plus en plus reconnues pour leurs compétences et c’est très positif : aujourd’hui, donner un poste de direction ou investir dans une entreprise créée par une femme n’est plus considéré comme une ineptie mais peut être comme la garantie d’une meilleure gestion de l’entreprise, d’une approche différente du management, d’une certaine forme d’humanité. Nous sommes dans un pays qui a un fort taux de natalité et un pourcentage important de femmes qui travaillent : cela montre bien l’évolution de notre culture, la pertinence des combats qui ont été menés. Nous avons la chance de vivre dans un pays où les pouvoirs publics ont mis des structures en place pour permettre cette évolution. Quant à savoir si mon exemple a pu aider, je suis plutôt quelqu’un qui aime rester discrète. J’en serais ravie mais je ne peux pas l’affirmer.

Avez-vous le sentiment que la révolution numérique permet aux femmes de s’approprier plus facilement l’arbitrage entre vie personnelle et vie professionnelle?

Pour moi c’est une évidence : s’il n’y avait pas eu internet, je n’aurais pas eu la vie que j’ai eu. Le web, c’est la possibilité de gérer son temps en ayant accès à ses dossiers à tous moments, cela m’a permis de travailler aux 4/5ème jusqu’à ce que mes enfants soient grands! Je me suis battue pour préserver cela car la réussite de ma vie professionnelle passe aussi par une vie personnelle équilibrée. Mes enfants avaient besoin que je les voie, j’avais besoin d’être avec eux et avec une bonne organisation, mon absence le mercredi ne m’a pas du tout empêché d’être disponible par mail ou par téléphone pour mes collègues et mes clients. Des tas de nouvelles possibilités nous sont offertes, à nous d’avoir l’intelligence de les utiliser à bon escient.

 

Avec Alternative Digitale, votre nouveau cheval de bataille est la fracture numérique. Expliquez-nous en quoi consiste votre projet.

Nos métiers et nos modes de travail vont et ont déjà beaucoup évolués et le numérique est au cœur d’un tas de nouvelles compétences. Notre projet, avec mon associé Pierre Mathieu, est d’accompagner les entreprises dans leur transition numérique à travers leurs collaborateurs en travaillant l’employabilité numérique de chacun afin d’éviter de facto la fracture numérique. Notre cartographie de compétences digitales est utilisée et reconnue par l’Etat au titre de la commission nationale de la certification professionnelle. Beaucoup de grandes entreprises l’utilisent pour le recrutement, la mobilité interne, les demandes de formations… 

Pourquoi avoir choisi l’incubateur du Cnam pour développer votre nouveau projet?

Nous avons découvert l’incubateur dans le cadre de notre collaboration avec un laboratoire du Cnam, le Dicen-IDF (Dispositifs d'information et de communication à l'ère numérique. Nous y avons trouvé une structure dynamique, très professionnelle, structurée, qui accorde la même valeur que nous à l’innovation. Partager au quotidien avec d’autres start up permet de s’ouvrir, de générer une stimulation à tous les niveaux : le travail de Sabrina et les conseils de Denis [Sabrina Krouri, responsable de Cnam incubateur et Denis Delmas, président ; ndlr] sont remarquables!

Quels conseils donneriez-vous aux mères de famille qui souhaitent se lancer dans un projet de création d’entreprise?

J’aurais trois réflexions à leur formuler. Avant tout, se lancer dans un projet solide. J’ai trop souvent vu l’erreur de jugement qui consiste à croire qu’avoir son entreprise, c’est facile. S’il n’y a pas la contrainte des horaires de bureau, c’est parce qu’on ne s’arrête jamais de travailler!

Pour développer son projet, il faut aussi être solide dans sa tête. Pour une mère, cela veut aussi dire « être bien avec sa famille et ses enfants » c’est-à-dire avoir mis en place une organisation béton de manière à ne pas tomber dans le scenario « sauve qui peut » quand un enfant est malade ou qu’il y a un problème à l’école.

Enfin, on a le droit d’oser! Je suis heureuse d’avoir eu ce grain de folie de me dire qu’une communauté de gens pouvait s’emballer autour de recettes de cuisine et que travailler sur les compétences digitales va aider à la motivation de chaque collaborateur dans son quotidien... Cette petite étincelle, c’est le plus important pour moi, car elle permet de se rappeler pourquoi on se bat et quelles valeurs on défend… pas seulement parce qu’il faudrait en avoir!

Propos recueillis par Laetitia Casas
Journaliste à la Direction de la Communication du Cnam


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