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Le fab lab à l’université peut inspirer la ville de demain

Maxime Schirrer, maître de conférences et chercheur au LIRSA

Publié le 22 octobre 2019 Mis à jour le 22 octobre 2019

En un siècle, l’humanité a gagné plus de 5 milliards d’individus, passant de 2 à 7 milliards : plus de la moitié vit désormais en ville. Or cet apport massif d’urbains doit se loger, travailler, se déplacer, se former. Dans ce contexte, comment les villes peuvent-elles prendre plus de responsabilités et lesquelles, face à la fois à la globalisation de l’économie et l’urgence climatique ? De plus, la décentralisation politique implique une autonomisation des autorités locales qui s’accompagne d’une dynamique de métropolisation, désignant « le mouvement de concentration de populations, d’activités, de valeur dans des ensembles urbains de grande taille ». C’est dans ce cadre général que s’expriment les notions de ville durable ou ville intelligente.

Fab Lab Cnam

Fab Lab Cnam

Une promesse d’émancipation

Le questionnement sur la ville durable renvoie assurément à la relation entre l’homme et la nature, débat initié depuis le Siècle des lumières, puis consolidé par Jean Jacques Rousseau, et qui reste d’actualité.

Toutefois, ce débat s’est déporté sur la ville., alors qu’en réalité c’est toujours de la nature de l’homme dont il s’agit. La ville n’est qu’une construction sociale. C’est dans cet espace organisé et agencé que les idées de bien-être sont nées et ont construit par utopies successives des conditions de vie alliant progrès techniques aux progrès sociaux.

Ainsi, la question de fond n’est-elle pas de savoir si la ville durable est la nouvelle promesse d’émancipation pour l’humanité ? Si telle est le cas, qu’en est-il du vivre ensemble ? Déjà en 2007, Cyria Emelianoff posait cette question de fond : « L’urbanisme moderne avait tenté d’incarner un idéal d’égalité entre les hommes. L’urbanisme durable n’a pas franchi le cap d’une recomposition du vivre ensemble »

Veut-on vivre ensemble ?

Vivre ensemble. Ces mots symbolisent à eux seuls le dessein de la ville, voire le destin de la ville que l’on retrouvera traduit dans des documents d’urbanisme.

Le vivre ensemble serait la capacité de réunir des populations différentes sur un même espace et de pouvoir les faire cohabiter avec pacifisme et bien-être, une cohabitation des entre- soi en quelque sorte.

La ville matérialiserait ainsi les utopies du vivre ensemble, bien que de nombreuses cités ont été (sont ?) exclusives socialement, économiquement, religieusement…

En ce début de XXIe siècle, veut-on vivre ensemble ? Des « gated communities » à la résidentialisation des parcs de lotissements locatifs ou privatifs, les illustrations ne manquent pas à travers le monde suggérant que les habitants ne veulent pas du vivre ensemble. L’article de Renaud Le Goix sur « La dimension territoriale de la séparation sociale dans les gated communities en Californie du Sud » reste ainsi d’actualité sur les effets de ségrégation résidentielle induit par ce type d’espace urbain.

Reposant souvent sur un sentiment d’insécurité, pour des raisons fondées ou non, le vivre ensemble ne fait pas l’unanimité. En revanche, les pouvoirs publics, garants de l’intérêt général, œuvrent à mettre en action le vivre ensemble dans les documents de planification dans une conception de mixité sociale.

Pourtant, des expériences menées à partir des technologies laissent un espoir de nouvelles solidarités ou d’espaces de rencontre.

Le fab lab académique comme modèle

Le cas des fab lab, bien qu’il soit un signal faible, paraît représentatif d’un mouvement plus général qui introduit des nouveaux rapports sociaux.

Dans ces fab lab convergent des technologies des loisirs vers des technologies de production.

Cela entremêle des rapports sociaux précédemment distincts. Ceci témoigne d’un changement en cours.

L’exemple des Fablabs académiques, symboles d’une ville « intelligente » par les équipements qui s’y concentrent, en est une bonne illustration.

Un Fablab est un laboratoire de fabrication, dont le statut d’académique tient au fait qu’il se situe au sein d’une université. Comme dans un fab lab classique, on y trouve du matériel de fabrication de type découpeuse laser, imprimante 3D… Un matériel onéreux qui nécessite un accompagnement afin de les utiliser. Vu de loin, seuls les initiés peuvent prétendre y avoir recours pour un projet personnel, qu’il soit dans le cadre d’une activité professionnelle, d’un hobby ou d’un passe-temps.

Pourtant, l’ambition affichée par nombreux établissements supérieurs est que ces équipements puissent servir aux étudiants mais aussi à la société civile. À titre d’exemple, le FabLab de l’université d’État de Tbilissi en Géorgie avec ses 23 000 étudiants, se situe dans cette perspective d’ouverture.

Les partenaires publics, académiques et privés ont investi plus d’un million de Lari (400 000 euros) dans l’achat d’équipements technologiques et une centaine enseignants se sont embarqués dans le projet, dont un noyau dur de 34 professeurs.

Une forme de pédagogie académique en mode projet se met en place dont les thématiques se déclinent en fonction du projet. Bien sûr, l’idée en filigrane repose sur le fait de révéler un futur éventuel Steve Jobs, cofondateur d’Apple, Luke Nosek, cofondateur de Paypal ou Brian Chesky, cofondeur d’Airbnb.

Carte des fab lab, Tiblissi est un véritable « hub » en Géorgie. FabLab Scool

La dimension sociale et urbaine du Fablab

Fédérer un écosystème économique local, de surcroît innovant, reste une motivation première. Mais, indéniablement, il y a aussi une dimension sociale au fab lab académique qui est de créer un lien entre université, ville, habitants et usagers.

Dans le cas du Fablab académique de l’université de Tbilissi, cela se symbolise par un concours d’idées pour le développement de la ville de Tbilissi, dont une dizaine de projets était retenue par la ville en 2015. A titre d’illustration le fab lab de l’université de Tbilissi a soutenu un projet de fabrication de jouets en matière écologique.

Ces relations ville – université ne peuvent pas se faire sans une implication très forte du maire qui impulse une dynamique d’ouverture au sein de la municipalité et des services de la ville. Dans notre cas, Davit Narmania, avant de devenir maire de Tbilissi (2014–2017) fut professeur d’économie à l’université, puis ministre du Développement régional et des infrastructures (2012 et 2014).

Il est actuellement ambassadeur de Géorgie en Allemagne. Cet élément souligne que le volontarisme politique est une des conditions sine qua non de la réussite de ce type d’expériences. L’un des objectifs affichés, que ce soit pour la ville ou l’université, est bien sûr la création d’emplois et le fab lab académique est l’espace désigné pour créer les conditions d’accompagnement à ces créations.

L’expérience géorgienne se retrouve dans de nombreux Fablab académiques. En France le Conservatoire national des arts et métiers a l’ambition d’ouvrir un Fablab académique CNAM-LabZ dans une salle classée au titre de monument historique (la salle des textiles).

L’idée est d’offrir un espace dans le cœur de la métropole parisienne qui permette des rencontres entre chercheurs, auditeurs, startuppers mais aussi ouvert à des publics n’ayant pas le niveau académique prérequis pour entrer à l’université mais ayant des projets. Une vocation qui vient confirmer l’une des missions historiques du Cnam depuis 200 ans : Docet omnes et ubique (Il enseigne à tous et partout).


Ce texte s’inscrit dans une série d’articles autour de la thématique « Universités et ville durable », sujet du colloque de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui se tient les 21 et 22 octobre à Dakar avec plus de cent cinquante acteurs francophones : établissements universitaires, représentants gouvernementaux, maires, et experts en urbanisme dans le monde francophone.The Conversation

Maxime Schirrer, Maître de conférences, Responsable du master Territoires EPN 11 Territoires, chercheur au LIRSA ,

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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