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Femmes ingénieures, un drôle de genre ?

Interview d’Amélie Gallois, ingénieure en Informatique diplômée au Cnam et doctorante en Psychologie

Publié le 15 avril 2019 Mis à jour le 18 avril 2019

Le rose pour les filles, le bleu pour les garçons. La Psychologie pour les femmes, l’Informatique pour les hommes. Amélie Gallois, Cnamienne ingénieure en Informatique et doctorante en Psychologie dont la thèse porte justement sur les questions de genre, a choisi de ne pas choisir. Faire un métier « masculin » quand on est une femme, est-ce vraiment si difficile… ? Entre superstitions et obstacles inattendus, Amélie partage avec nous sa double expertise d’ingénieure et de psychologue.

Dircom Cnam @ Sophie Grallet

Dircom Cnam @ Sophie Grallet

On considère souvent que la division genrée des tâches quotidiennes, et par extension des types de métiers, est originellement fondée, entre autres, sur le critère de la force physique. Comment expliquez-vous que cette division sexuée des types de métiers soit toujours d’actualité dans le secteur tertiaire, à l’instar de la profession d’ingénieur.e, alors même qu’il s’agit d’un métier intellectuel ou la force physique n’entre pas en compte ?

Cette persistance montre bien que la force physique est un prétexte plus qu’une cause réelle de la répartition « traditionnelle » entre tâches dites féminines et celles dites masculines. Si nous prenons l’exemple de l’informatique, aucune force physique n’est en jeu et pourtant, les hommes et le genre masculin y sont surreprésentés aujourd’hui. Cela n’a d'ailleurs pas toujours été le cas puisqu’aux débuts de l’informatique, celle-ci était majoritairement exercée par des femmes. Ce sont elles qui ont été créé les premiers programmes informatiques (le premier programmeur de l’histoire est une femme, Ada Lovelace) et ont participé à la conception du premier ordinateur (qui se souvient de Joan Clarke ?). L’histoire ne retient pourtant que les noms d’hommes… Dans les années 80, l’informatique est devenu un levier stratégique à grande échelle, autrement dit de pouvoir. C’est à ce moment que l'ingénierie informatique a été formalisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, formalisation faite par des hommes et pour des hommes. C’est à ce moment que les femmes ont été exclues de l’affaire. Aujourd’hui, l’on observe un mouvement inverse, inclusif. Mais, cela prend du temps, les ressorts inconscients de cette mise à l’écart font de la résistance.

Dans l’exercice du métier d’ingénieur.e, certaines spécialités, secteurs, bassins géographiques d’emplois sont-ils plus féminisés que d’autres ou se féminisent plus rapidement ? Une cartographie genrée est-elle en train de se constituer au sein même de la profession ?

Les femmes sont aujourd’hui plus présentes dans les sciences du vivant et biomédicales qu’en mathématiques ou informatique. En informatique, si la spécialité était majoritairement féminisée à ses débuts, elle s’est fortement masculinisée dans les années 80 et nous n’avons toujours pas trouvé d’équilibre dans le domaine. Depuis plusieurs années, le taux de féminisation de l’emploi stagne autour de 30% en informatique et j’ai la sensation que les femmes se tournent plus vers le consulting, la maîtrise d’ouvrage que vers la maîtrise d’oeuvre – autrement dit, des secteurs qui mettent l’accent sur les compétences sociales.

Quand bien même les femmes choisissent une voie professionnelle peu féminine, la décision d’orientation n’est elle pas finalement que le début d’une course d’obstacles psychologiques pour faire accepter son choix sur la durée et imposer sa légitimité par delà son appartenance de genre ?

Devenir ingénieure relève effectivement du marathon, mais toute carrière l’est. Devenir ingénieure nécessite cependant un degré d’engagement particulièrement conséquent : il faut être capable non seulement de faire un choix allant à l’encontre des stéréotypes genrés mais être capable également de l’assumer par la suite, envers et contre tous (famille, collègues, etc.). La pression sociale va s’exercer de manière parfois très insidieuse, oscillant entre agressivité larvée, surprotection et paternalisme. Après plus de 10 ans d’expérience en tant que chef de projet et responsable de projet informatique, cela m’arrive encore d’être prise pour la secrétaire lorsque j’appelle pour la première fois un interlocuteur de sexe masculin ! Quand on est ingénieure, on se retrouve un peu malgré soi à porter l’étendard d’une féminité qui défie les normes, ou plutôt d’une féminité qui redéfinit les normes. Et il faut être pédagogue…

Outre l’égalité objective de compétences entre hommes et femmes, la légitimité dans un secteur où les femmes sont minoritaires ne s’acquiert-elle pas pour elles de facto par un effort d’acculturation à une culture dominante masculine ?

Dans le cadre d’une culture masculine dominante, c’est effectivement le premier mouvement auquel on pense. S’acculturer pour s’intégrer. Les femmes sont rendues invisibles, y compris là où elles sont ou étaient omniprésentes (encore et toujours l’exemple des femmes pionnières en informatique), les représentations liées à l’ingénierie ne mettent en scène que des figures masculines et des traits de caractères associés au masculin. La représentation de l’ingénieur informaticien confine à la caricature : génie, geek, asocial et homme. Difficile de s’identifier à ces figures quand on est une femme, à moins de se perdre un peu soi-même au passage. Il y a de plus une culture de l’entre-soi très présente, valorisant ces éléments de culture autour desquels les hommes vont se retrouver mais qui excluront les femmes. Ces relations interpersonnelles conditionnent pourtant la place dans l’entreprise. Il faut savoir jouer les équilibristes pour se faire accepter dans cette « bande » d’hommes, ne pas renier son identité de femme et ne pas se laisser enfermer dans des stéréotypes. Au-delà des compétences, la légitimité se gagne dans l’authenticité de ce que l’on est et l’affirmation de soi.

La littérature analysant l’intégration des femmes au sein de métiers traditionnellement associés au genre masculin convoque le concept d’« androgynie psychologique » : pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cette faculté ?

Pour expliquer ce concept, il faut déjà avoir conscience du fait que le sexe biologique et le genre sont deux choses différentes. Pour simplifier, chaque être humain a un sexe biologique, féminin ou masculin, et un genre auquel il s’identifie, féminin ou masculin. Le genre n’est pas forcément corrélé au sexe biologique et relève de l’identification aux représentations sur les rôles et attributs associés à un sexe. Chacun s’identifie ainsi à des composantes féminines et des composantes masculines. L’androgynie psychologique correspond à l’équilibre des identifications féminines et masculines pour un individu, ce qui va lui permettre une plus grande souplesse psychique. Cette souplesse psychique va effectivement être un atout pour une femme exerçant dans un environnement professionnel masculinisé.

Le fait d’être immergée durant l’enfance à des environnements masculins, notamment à travers une relation père fille-père étroite ou du moins une représentation de la virilité serait un facteur clé de succès pour faire sa place dans la durée au sein d’un milieu professionnel masculin. Cette hypothèse n’est-elle pas réductrice ?

Le degré d’engagement est effectivement fortement influencé par l’immersion durant son enfance à l’environnement concerné, même si ce n’est pas le seul facteur. Mon père est ingénieur Cnam, en Informatique également. C’est une passion que j’ai partagée avec lui et qui nous a rapproché. Mais, surtout, mes parents m’ont tous deux élevée dans l’idée que je pourrai faire ce que je voulais, qu’il n’y avait pas de métier réservé aux hommes ou aux femmes. J’ai grandi avec des valeurs familiales qui se sont toujours entremêlées à celles prônées par le Cnam : travail, courage, persévérance ; des valeurs qui n’ont pas de genre. Je pense que les stéréotypes de genre que nous héritons de notre environnement familial ont une influence sur nos goûts et choix professionnels jusqu’à un certain point. Lorsque nous sortons de cet environnement familial, nous sommes sans cesse confronté.e.s à d’autres stéréotypes de genre que nous allons nous approprier à des degrés divers et qui enrichirons nos propres représentations genrées. Tout est affaire de rencontres et d’ouverture.

Durant votre parcours, Informatique et Psychologie se sont sans cesse entrecroisées : en parallèle de votre Licence de Psychologie que vous débutez en 2003, vous commencez une formation en Informatique, que vous concrétisez par une Licence en apprentissage. Vous exercez ensuite pendant sept ans au sein de votre entreprise d'accueil et poursuivez votre formation continue en Informatique, puis en Psychologie. En 2014, vous quittez votre emploi en Informatique pour exercer en tant que psychologue et validez deux Master dans cette discipline. Diplômée ingénieure en Informatique depuis janvier 2019, vous menez actuellement de front une thèse en Psychologie et un nouvel emploi dans l'Informatique, en tant que Chargée de projets applicatifs à la ville d'Argenteuil. Que répondez-vous aux personnes qui qualifient votre parcours d’« atypique » ?

Qu’il ne l’est plus tant que ça ! J’ai fait le choix de suivre une route qui m’est personnelle, avec parfois quelques chemins de traverses. Je pense que de plus en plus de personnes ont besoin de mettre du sens dans ce qu’elles font et cela passe par une réflexion sur ses compétences, ses envies, ses besoins et donc son parcours professionnel. L’association de la psychologie et de l’informatique me permet de trouver un certain équilibre entre des valeurs, des compétences, des représentations qui peuvent paraître difficilement conciliables mais qui sont pourtant au coeur de ma personnalité. C’est comme une représentation grandeur nature de l’androgynie psychologique ! Ce parcours hybride, ces entrelacs professionnels, me permettent d’y trouver mon compte, de m’y retrouver.

Votre rapport personnel à l’identité de genre a-t-il fluctué en fonction des différents environnements, tantôt masculins, tantôt féminins dans lesquels vous avez évolué pendant votre formation puis votre vie professionnelle ?

Mon rapport à l’identité de genre a longtemps été de l’ordre du questionnement. Entre mon éducation très progressiste et souple sur le sujet, les stéréotypes genrés omniprésents en psychologie comme en informatique, j’ai eu longtemps du mal à me positionner. Ce qui me paraissait évident, jouer entre éléments masculins et féminins, ne m’était pas renvoyé comme tel par la société. J’avais sans cesse l’impression de devoir rentrer dans une case, masculine OU féminine, qui me paraissait trop petite, et pour cause ! Mon parcours m’a permis de mieux appréhender ces identités de genre, et de mieux appréhender qui je suis.

Propos recueillis par Laetitia Casas

Journaliste à la Direction de la Communication du Cnam


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