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Arrivée à la retraite des femmes : une métamorphose des rencards ?

Caroline Siaugues, docteure en psychologie, chargée d'enseignement à l'Université Paris Descartes, psychologue clinicienne

Publié le 17 décembre 2019 Mis à jour le 7 janvier 2020

Notre exploration psychosociologique des conséquences du passage à la retraite se décline aujourd'hui au féminin grâce à l'expertise originale de Caroline Siaugues. Si les prévalences de stéréotypes de genre au sein du monde de l'entreprise sont régulièrement pointées du doigt, avec des conséquences potentiellement délétères sur la rémunération et l'avancée de carrière des femmes, que se passe t-il une fois la retraite venue? Cette sortie du cadre de l'emploi permet-elle une émancipation des représentations de genre et des comportements attendus associés ou bien impose t-elle au contraire de nouvelles assignations non moins contraignantes pour les femmes retraitées? Cadre ambivalent d'une course à la reconnaissance mais aussi d'une émancipation, le travail des femmes ne finit pas de faire parler de lui à la retraite, paré cette fois de ses atours domestiques et avec pour toile de fond un vieillissement qui accélère inexorablement la chute des corps...

Une scène sociale se perd

Dès lors que la retraite est mise en réflexion, le travail surgit. Immense, complexe et pluriel, susceptible du pire comme du meilleur, cet objet d’investissement participe de façon éminente à la construction identitaire de tout un chacun. L’on passe, en revanche, plus vite sur cet autre objet qu’est la scène professionnelle. Scène publique du dehors, elle est le lieu où s’intègre l’objet-travail. Il en va d’un véritable dispositif social offrant un cadre d’inscription, une ancre ; la fixité, l’attache, éventuellement l’abri, en sont les dimensions caractéristiques, « être de la maison » : l’expression en dit long... Cette scène donne au sujet une confirmation du dehors (Talpin, 1999, p.9) quant à son appartenance au monde social. Se laisseraient ainsi entr’apercevoir les résonances d’une autre déclinaison du chez-soi où peuvent nonobstant s’improviser moult rencards avec l’altérité. Substantif argotique, le rencard renvoie au rendez-vous, il peut être confidentiel, impliquer un partage d’informations de nature subsidiaire ou, au contraire, principale. Avoir rencard, filer un rencard, ces expressions sont infiltrées par la demande et l’attente de la présence singulière d’un.e autre afin de mettre en partage quelque objet ouvrant sur un passage. Il y a de l’excitation, quelquefois de l’imprévu et, en tout cas, de l’autre. L’expression anglo-saxonne to have a date apparaît plus encore marquée par la tension d’une potentialité érotique avec l’autre. Ainsi, qui passe à la retraite vient à perdre cette virtualité de la palpitation propre à la rencontre permise par cette scène professionnelle et les femmes qui y arrivent en disent[1] toutes quelque chose de singulier – bien qu’elles se passeraient volontiers d’autres types de rendez-vous, davantage marqués du sceau de l’angoisse.

Emancipation des femmes et retraite 

Mais si l’on convoque précisément la question du travail, de la retraite et des femmes, la problématique de l’émancipation doit être prestement soulevée. Car c’est, soutient Dejours (2009), grâce au travail que les femmes s’émancipent du rapport de domination des hommes ; d’ailleurs, les pays où l’on ne souhaite pas la voir advenir, l’accès au travail leurs est interdit, elles demeurent alors dans la sphère domestique pour ne se livrer qu’à du travail…domestique ! Cet autre travail, plus invisible, on en parle trop peu comme d’un objet scientifique (Siaugues & Verdon, 2020). Il apparaît que l’arrivée à la retraite va malmener certaines vieilles habitudes à l’intérieur du couple, propres à l’équilibre travail / travail domestique pour induire entre les protagonistes de vives querelles. Si, au sein de la sphère domestique, les femmes héritent de rôles besogneux qui s’étendent au-delà des seules tâches ménagères (relation de service), deux générations supplémentaires ont – souvent – éclos et elles vont générer de nouvelles relations de soins (autre versant du travail domestique). À un bout de la chaîne, les petits-enfants, à l’autre, les (beaux-) parents vieillis. Ces rencontres avec les générations, ascendante et descendante, peuvent indéniablement être pétries d’intensité, participer à quelque chose de puissant propre à l’humaine condition. D’un côté, les petits-enfants viennent offrir un sentiment de continuité et proposer un obstacle à la mort – il faut néanmoins s’en occuper, et parfois souvent. De l’autre, les (beaux-) parents âgés sont susceptibles d’offrir un sombre spectacle, marqué par la douleur, la vulnérabilité, annonçant que, prochainement, ils ne feront plus rempart, laisseront cette place, inquiétante, de premier du groupe familial devant la mort mais ce parent abîmé, c’est aussi celui que l’on sera peut-être un jour. Dejours parle d’affrontement affectif : « les hommes font souvent preuve d’une certaine lâcheté en se dédouanant de cette perception douloureuse et en la délégant aux femmes » (2009, p. 63). Et, cerise sur le gâteau, ils auraient tendance à dénier et à considérer ces compétences de care (qui composent avec la reconnaissance du réel) comme des « affaires de femmes ». Il s’agit là de naturalisation des compétences (Hirata & Kergoat 1988). La retraite des femmes peut donc s’envisager comme occasion providentielle d’occuper, encore, les femmes dans leur rôle de travailleuses domestiques. Maintenant que le travail n’est plus, du temps s’est dégagé, aubaine ! Et cela se réalise souvent au détriment d’autres rencards… Amicaux, sociaux, et intimes. Nous pourrions ainsi entrevoir la sphère domestique comme risque potentiel d’incarnation d’un rancart social – homonyme, voire presque antonyme, de cet autre rencard abordé plus tôt – mais il faut ici bien se garder de confondre la sphère domestique avec le chez-soi, qui peut être le lieu de temps délectables, ainsi que Juliette le porte en poésie dans Heureuse. S’y dessine et s’y déploie le hasard de joies minuscules que l’on peut trouver-créer au sein de l’âtre, en ses heures dérobées et solitaires, avec les espaces, les objets, matières et avec ces présences invisibles, les lointains souvenirs mais aussi quelque intime inquiétude – Juliette chante là une variation de la retraite, cette fois plus spirituelle, représentation que l’on ne peut détacher de la retraite professionnelle car elles se répondent l’une, l’autre.

Tu seras une retraitée polyactive et débordée 

Le travail domestique qui se présente aux jeunes retraitées vient en outre faire les choux gras de certaines typologies dynamiques dont nous parle la sociologue A. Gestin. Elle dénonce l’influence sur les femmes de ce modèle de la retraite-épanouissement, soulignant deux figures positives du vieillissement féminin particulièrement illustratives de la retraitée contemporaine : la « Supermamie » et la « Séductrice mature » (2003, p.183). Non exclusives l’une de l’autre, ces deux représentations permettent de tenir à distance la troisième, la « Dépendante ». Ce dernier modèle serait emprunt de laisser-aller incarnant tout à la fois un piège, un risque, un interdit pour soi et pour l’autre. Les figures de la femme « Polyactive », « Séductrice mature » ou « Supermamie » viennent asseoir une « stigmatisation renouvelée du vieillissement féminin » (ibid., p. 190) ; on sait d’ailleurs précisément combien hommes et femmes ne sont pas égaux quant à la traversée psychosociale du vieillissement. À cet égard, Mona Chollet (2019) évoque la hantise de la péremption qui, de très bonne heure, ferait son apparition chez les femmes, de même, les travaux sur le syndrome sec de la psychanalyste Marianne Baudin (1998) ont mis en avant l’insoutenable pression très tôt exercée sur les femmes quant à leur peau, impératif d’hydratation toujours relancé via la publicité et l’offre mercantile : la mortifère aridité est à combattre, coûte que coûte, les rides sont les sillons de la mort qui s’installe. De fait, le risque des affects de culpabilité et de honte apparaît fort susceptible de se nouer à la complexité de cette expérience de passage chez les femmes qui ne se sentiraient pas conformes à de tels modèles. Celles qui prennent aujourd’hui leur retraite sont les témoins d’une génération historique : leur jeunesse a été marquée par les bouleversements sociaux de mai 68, on pense notamment au féminisme, aux figures d’identifications ou de contre-identifications qu’il propose. Génération marquée aussi par les droits nouvellement conquis et la possibilité de choisir pour son corps (à la contraception, à l’avortement). Dorénavant le corps d’une « jeune » retraitée n’est plus ce qu’il était il y a quelques décennies. Sans cesse sollicité, bousculé par l’idéologie contemporaine du « bien vieillir », il est l’objet de préoccupations bienvenues sur son droit au plaisir et au soin, mais court parfois le risque de se devoir d’être inlassablement actif, beau, discipliné et en pleine santé. Benoît Verdon évoque d’ailleurs la représentation collective du Senior « qui ne se laisserait pas saisir par le temps qui passe, ne donnerait à voir aucun signe visible du vieillissement et resterait de fait toujours jeune, ardent, enthousiaste, féru de nouvelles technologies modernes, de prouesses sexuelles et d’activités sportives, témoin rassurant d’un "bien vieillir" accessible à qui veut bien faire un peu d’effort » (2014, p.62 – c’est nous qui soulignons). Captifs de l’idéologie ambiante, ces visages du vieillissement conquérant ne se laissent pas détourner et, surtout, ils n’attendent pas. L’attente, souligne Genevièvre Brisac, « est du côté des pauvres, des femmes, des enfants et des vieux » et serait « surtout le lot des humbles » (1994, p.22 et 19). La promptitude, elle, est du côté de ceux qui ont le pouvoir de décision, et d’action. De ceux qu’on ne fait pas attendre. Alors pour ne pas être associé au parti des modestes, faudrait-il s’agiter, s’élancer dans une monstration continue d’une agitation faste ? Désir de vitesse comme « plaisir mortel (…) élan de bonheur » (Sagan, 1984), une dramaturgie en mode allegro vivace ; ces expériences de conquête et de vélocité sont toujours chevillées à une excitation tempétueuse où il s’agit d’être vigoureuse, performante, de (se) dépasser et de (se) dominer. Ainsi se pourrait-il que, derrière certaines femmes retraitées, l’on voie poindre la figure d’Atalante (Siaugues, 2016), une métamorphose ovidienne, celle qui, à la passivité, fait rimer détresse, plutôt que joie ; elle se doit de courir, toujours, et de ne s’arrêter, jamais – ce qui entrave la possibilité de la rencontre, essentielle pourtant à tout passage humain, car c’est souvent d’un autre que nous arrive le mot-de-passe (Perec, 1974 ; Siaugues 2016). Derrière cette course jubilatoire, souvent destinée à être regardée, commentée, voire félicitée, se cacherait-il le souhait secret d’obtenir une nouvelle confirmation d’appartenance venant de la cité ? De celle qui, désormais, adviendra plus rarement car le travail s’est retiré. Peut-être existe-t-il trop peu de supports identificatoires proposés par le monde social venant offrir une place, suffisamment désirable, à l’adulte âgée, la reconnaître et donc de la porter (Villa, 2010, p. 58) sans qu’elle n’ait à s’évertuer en une éperdue chevauchée.

Bibliographie

Baudin, M. (1998). Approche métapsychologique d’une pathologie auto-immune : le syndrome sec. Thèse de doctorat sous la direction de Catherine Chabert, Paris 5. Paris. Editions Septentrion. 2002.

Brisac, G. (1994). Images, Autrement, 141. p. 18-22.

Chollet, M. (2019). Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Paris. Zones.

Dejours, C. (2009). Travail vivant, Tome 1 Sexualité et travail. Paris. Éditions Payot & Rivages, 2013.

Gestin, A (2003). Temps, espaces et corps à la retraite : des paradoxes à penser, l’homme et la société, 147. p. 169-190.

Hirita, H., Kergoat, D. (1988). « Rapports sociaux de sexe et psychopathologie du travail », in Plaisir et souffrance dans le travail, Tome II, Paris, Laboratoire de psychologie du travail et de l’action, CNAM.

Ovide. Atalante, Livre X, 560-583, dans Ovide, Les métamorphoses. Paris. Gallimard. 1992. p. 341-347.

Perec, G. (1974). Espèces d’espaces. Paris. Galilée.

Sagan, F. (1984). Avec mon meilleur souvenir. Paris. Gallimard.

Siaugues, C & Verdon, B (2020). « Que reste-t-il du travail domestique une fois la retraite venue ? » Tribulations des passages et des scènes chez les femmes. Travailler, 43. À paraître.

Siaugues, C. (2016a). Mouvance, Retraite et Résistance : Le trouble du passage à la retraite chez les femmes. Bulletin de psychologie, 541, 69(1), 35-46.

Siaugues, C. (2016b). « Du "rencard" au "rancart" ? Une expérience psychique de passage : la retraite professionnelle de la femme », Thèse de doctorat en psychologie, sous la direction du Pr. Benoît Verdon, Université Paris-Descartes. À consulter à la bibliothèque de l’Institut de Psychologie de Boulogne-Billancourt.

Talpin, J.-M. (1999). Affiliations et pulsionnalité à la retraite : l’identité en crise, Canal psy, p. 8-9.

Verdon, B. (2014). À quoi bon remuer tout ça ? in André, J. et Guyomard, P. Le moi, cet incorrigible, Paris, Presses universitaires de France.

Émission radiophonique

Trapenard, A. (Producteur). (2019). Mona Chollet et les sortilèges Dans Constantini, L. (Réalisatrice), Boomerang. Lieu : Radio France, France

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-31-octobre-2019

Objet-chanson

Juliette Noureddine (2001). Heureuse in Rimes féminines.

[1] Cf. Thèse dont les références figurent en bibliographie


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