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Se faire plaisir en pleine conscience: le secret d’une bonne alimentation?

Interview de Sandrine Péneau, maîtresse de conférences en nutrition au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN) Inserm/Inra/Cnam/Paris 13

Publié le 15 juillet 2019 Mis à jour le 16 juillet 2019

Les vacances d’été sont là, et dans leur sillage de sable fin une injonction à la minceur et aux régimes miracle, dont les effets délétères sont pourtant établis. Et si finalement, se faire plaisir grâce à la pleine conscience était le secret d’une alimentation vertueuse ? C’est ce que s’attache à démontrer Sandrine Péneau, maîtresse de conférences en nutrition au sein du laboratoire EREN, en transposant dans notre assiette des concepts issus de la psychologie positive. Un véritable changement de paradigme qui pourrait bientôt faire son entrée dans les campagnes de prévention…

@ pxhere

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Comment avez-vous été amenée à travailler sur le lien entre la nutrition et la psychologie positive?

Il n’y a aucun débat aujourd’hui sur le fait que manger sur le coup d’émotions négatives est associé à une alimentation de moins bonne qualité, plus de quantités et à une prise de poids plus importante. La majorité des travaux sur les émotions portaient sur les émotions négatives et non pas positives. Plus généralement, on a souvent travaillé sur les comportements délétères des individus. Mon idée était donc de travailler sur ce que l’on pourrait développer, ajouter aux comportements. Travailler sur les compétences des individus comme un levier de prévention en terme de santé publique. En effet, il a été démontré qu’une perspective axée sur le développement des compétences plutôt que sur la correction des faiblesses pouvait constituer un progrès majeur en matière de prévention de la santé.

En quoi consistent les concepts psychologiques que vous avez transposés à la nutrition ?

Je me suis intéressée à l’alimentation intuitive, qui comprend le fait d’écouter ses signaux de faim et de satiété. Cela implique que l’on peut manger ce que l’on veut, quand on veut, dans les quantités que l’on veut, à partir du moment où c’est pour des raisons physiques. Je me suis ensuite intéressée à la pleine conscience, notion qui me parait très prometteuse. La pleine conscience désigne le fait d’être conscient du moment présent et sans jugement. Si on la raccroche à l’alimentation, elle implique d’accepter son envie et de profiter sans culpabiliser, en étant attentif au goût, à l’odeur, et la texture de ce que l’on mange. L’important, c’est de savoir pourquoi on fait les choses, même si cela est dû à des émotions négatives. On a réussi à montrer que la pleine conscience était associée à un surpoids moindre et à un moindre syndrome métabolique. Actuellement, je mène des travaux sur la psychologie positive, plus spécifiquement l’optimisme, l’estime de soi, la résilience…

Comment êtes-vous parvenus à démontrer les bienfaits pour la santé d’une alimentation en pleine conscience ?

Dans les questionnaires de la cohorte NutriNet-Santé, on mesure d’un côté des indicateurs tels que la consommation alimentaire, le rapport poids/taille, la pression artérielle et de l’autre, la pleine conscience grâce à un questionnaire d’une trentaine de questions. Il s’agit d’un concept qui comprend plusieurs dimensions dont le fait d’agir en conscience (ne pas réaliser des actions de façon automatique), observer (remarquer par exemple les odeurs, les sons), décrire (décrire avec des mots ce que l’on ressent) le non jugement (ne pas juger nos pensées/émotions), et la non réactivité (ne pas réagir de façon impulsive).

La cohorte NutriNet-Santé est-elle représentative de l’ensemble de la population française ?

La population de la cohorte NutriNet-Santé n’est pas représentative de la population française. Dans certaines études, les participants sont sélectionnés de manière à obtenir un échantillon représentatif. NutriNet-Santé est une cohorte, qui fonctionne sur la base du volontariat, dont l’objectif principal n’est pas d’avoir des données descriptives, mais des données d’association, par exemple entre la psychologie et l’alimentation. Il n’y a donc pas nécessité d’avoir un échantillon représentatif. C’est un choix méthodologique. Après, on peut tout à fait redresser nos données sur la base des données de recensement. On peut aussi stratifier sur certains aspects, par exemple sur l’âge, le niveau d’éducation ou autre. C’est l’avantage d’avoir une large population !

Comment expliquer que la pleine conscience est associée à un poids plus faible et à un moindre syndrome métabolique ?

En étant pleinement présent à ce que l’on fait quand on mange, on va être davantage conscients de nos signaux de faim et de satiété, et on pourra potentiellement s’arrêter de manger plus tôt. On peut aussi imaginer que la personne va manger plus lentement, puisqu’elle va prendre le temps de mâcher, de sentir l’odeur, la texture de ce qu’elle mange… On sait que les signaux de rassasiement arrivent à peu près au bout de vingt minutes, donc prendre le temps de mâcher peut permettre de diminuer la prise alimentaire. Il y a aussi la mémoire : faire attention à ce que l’on mange permet de mieux s’en souvenir lors du repas suivant. Il a été démontré que cela réduisait la prise alimentaire lors de ce repas. Le fait également de ne pas culpabiliser va permettre de réduire l’anxiété, et l’on sait que l’anxiété est associée à une prise alimentaire plus élevée. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de littérature sur la pleine conscience et les maladies cardio-vasculaires, les risques de cancers, de surpoids, etc. Maintenant, il serait intéressant d’étudier les raisons de ces associations : quelles hypothèses peut-on émettre par exemple pour expliquer qu’une personne en pleine conscience va être moins en surpoids qu’une autre ? Il serait également intéressant de travailler sur l’alimentation consciente spécifiquement, car j’ai travaillé jusqu’ici sur la pleine conscience dans sa globalité.

A l’inverse, connait-on les risques liés au fait de manger sans être ancrés dans le moment présent, comme lorsque l’on mange devant un écran ?

Avant qu’il y ait des travaux sur la pleine conscience, il y avait un certain nombre de travaux sur le manque d’attention. Ces études ont montré que les personnes qui mangent sans être attentives à ce qu’elles font, par exemple en mangeant devant la télévision, mangent non seulement davantage pendant le repas, mais également davantage au repas d’après, parce que leur souvenir du repas précédent est plus limité. Le fait de ne pas être attentif durant le repas a également été associé à un poids plus élevé.

Comment traduire les notions abstraites d’alimentation intuitive et de pleine conscience en politique de prévention ?

Il y a de nombreuses possibilités. Par exemple, on pourrait intégrer une pratique de la pleine conscience à l’école, parce que c’est là où tout commence. Chez l’adulte, ça peut être par le biais des messages de prévention. Cela a été fait dans certains pays, comme en Allemagne, où une campagne de prévention donne les conseils suivants : « Prenez votre temps et appréciez de manger », « faites une pause pendant que vous mangez et mangez lentement », « Allouez plein de temps pendant que vous mangez, cela encourage votre sensation de rassasiement ».

Ces mesures de prévention ne rejoignent-elles pas finalement notre traditionnel modèle alimentaire français, avec ses longs repas partagés ?

Tout à fait. La pleine conscience pendant le repas est favorisée par le « modèle alimentaire français» qui est caractérisé par des repas structurés (3 repas par jour, à heures fixes, assis à une table avec d’autres personnes) et la convivialité. Ce modèle alimentaire, par chance, persiste encore de façon importante en France. Il est important de dédier un moment spécifique au repas. On a d’ailleurs montré que le modèle alimentaire français était associé à un surpoids moins important.

Propos recueillis par Laetitia Casas

Journaliste à la direction de la communication du Cnam


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