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"Ces représentations stéréotypées des femmes et hommes naturalisent les rôles assignés à chaque sexe"

Interview de Françoise Vouillot, maîtresse de conférences en psychologie de l'orientation

Publié le 7 février 2018 Mis à jour le 7 février 2018

En janvier 2018, le centre Hubertine-Auclert publiait les résultats de sa dernière étude portant sur les représentations sexuées dans les manuels scolaires, mettant en exergue la faible place des femmes et une répartition des rôles très stéréotypée. Pour quelles conséquences ? Enseignante-chercheuse au Cnam et membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Françoise Vouillot répond à nos questions.

© Pixabay

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L'étude publiée en janvier, consacrée aux manuels d'enseignement moral et civique, clôt un cycle de cinq études sur les représentations des femmes dans les manuels scolaires. Qu'observe-t-on ?

Deux éléments clés ont été observés dans les manuels scolaires étudiés [voir ci-contre pour découvrir ces cinq études] : d’une part, une sous-représentation des femmes, notamment dans la construction des savoirs et leur participation au développement des sociétés, et d’autre part, une assignation dans des rôles traditionnels, stéréotypés.

Néanmoins, des évolutions sont perceptibles : la dernière étude, portant sur les manuels d’enseignement moral et civique, souligne que ces derniers « sont sur la bonne voie, puisque l’égalité femmes-hommes est enseignée de manière satisfaisante dans les chapitres dédiés. » Mais, il existe encore une marge de progression ! Le rapport souligne également le décalage entre les représentations des sexes dans les manuels et la réalité. Pour exemple, le rôle des femmes dans le secteur de la justice : alors qu’une très forte majorité d’étudiants de Droit sont des étudiantes, notamment à l’École nationale de la magistrature, elles ne représentent dans ces manuels que 19% des personnes symbolisées dans les métiers de la justice. C’est grave.

Pourquoi est-il si important de dénoncer les discours sexistes dans les manuels scolaires ?

Ces représentations très stéréotypées transmettent les normes de sexe et naturalisent les rôles assignés à chaque sexe par la société. Elles influencent les représentations que se font les filles et les garçons sur les deux sexes. Montrer dans des manuels scolaires des rôles sociaux traditionnels, c’est limiter la possibilité pour les filles et les garçons de s’envisager dans des rôles différents. Par exemple, pour les garçons de penser qu’il leur est possible de s’occuper de bébés, de personnes âgées, d’apprendre la couture, etc…

Il est également grave de ne pas montrer les femmes et leur contribution au développement de l’histoire des pays, des sociétés ou leur rôle dans la construction des savoirs dans tous les domaines que ce soit en mathématiques, en sciences et dans les arts. Cet effacement des femmes laisse penser aux filles et garçons que peu de femmes ont participé aux grandes avancées, ou tenu des rôles de premiers plans.

Est-ce que ces discours normés peuvent jouer sur les choix d’orientation des élèves ?

Ces discours n’agissent pas directement sur les choix d’orientation des filles et des garçons, mais ils viennent renforcer tous les autres messages qui véhiculent aussi ces stéréotypes et normes de sexe. Ces messages se trouvent dans les manuels scolaires censés délivrer des savoirs validés par l’institution scolaire, cela leur donne donc un certain poids voire une certaine légitimité !

Lorsque dans des manuels scolaires, on ne voit pas de représentations de femmes dans certaines fonctions ou métiers, comme dans les métiers de la sécurité (pour reprendre un exemple de la dernière étude), c’est un moyen supplémentaire que l’on retire aux filles pour se projeter. Il en va de même pour les garçons pour les activités ou rôles traditionnellement prescrits aux filles et aux femmes.

Cela contribue à renforcer les orientations traditionnelles des filles et des garçons.

Que faudrait-il faire pour déjouer ce système de normes ?

Il est nécessaire de mettre en place un système de formation initiale et continue à l’attention de tous les acteurs et actrices de l’école. Les professeur·e·s des écoles, de collège et de lycées doivent recevoir une vraie formation à l’égalité susceptible de faire évoluer leurs pratiques professionnelles et de les doter d’un regard critique sur leurs outils et méthodes pédagogiques. Or aujourd’hui encore, beaucoup d’enseignantes et d’enseignants ne bénéficient pas d’une telle formation et donc ne repèrent pas toujours les stéréotypes de sexes dans les manuels.

Influencer les éditeurs et éditrices de manuels ? C’est un sujet complexe, les maisons d’édition étant privées. Le ministère de l’Éducation nationale ne peut les contraindre directement. Cependant, il existe une manière de contourner ce système grâce aux enseignantes et enseignants. Ce sont elles et eux qui choisissent les manuels scolaires, et sont ainsi les personnes qui prescrivent le choix de tel ou tel manuel. Mais encore faut-il qu’ils aient l’œil averti et soient sensibilisés à la question pour choisir des manuels scolaires de qualité et les plus dépourvus de stéréotypes de sexes !

L’affaire est d’autant plus sérieuse qu’il s’agit de sommes très importantes de l’argent public, ces manuels étant financés par soit par l’Éducation nationale soit par les collectivités territoriales ! Cet argent ne devrait pas servir à des produits qui renforcent les rôles de sexes et donc les inégalités entre les femmes et les hommes.

Études sur les manuels scolaires par le centre Hubertine-Auclert : quelle portée ?

Janvier 2018. C’est l’aboutissement d’un cycle de cinq études, portant sur la représentation des femmes dans les manuels scolaires. Depuis les premiers résultats publiés en 2011 qui passaient au crible les manuels d’histoire, ces études ont peu à peu gagné en visibilité jusqu’à conquérir une belle couverture médiatique, avec l’étude n°4 sur les manuels de lecture du CP. Et bien qu’aucune maison d’édition n’ait indiqué vouloir prendre en compte leurs recommandations, les changements sont progressivement perceptibles.

« Avec cette dernière étude, sur les manuels d’enseignement moral et civique, c’est la première fois que nous pouvions faire un commentaire positif, reconnaît Amandine Berton-Schmitt, l’une des auteures. Promouvoir l’égalité femmes hommes et dénoncer les discriminations est l’une des missions de l’EMC, établis par les programmes. Les manuels s’en sont faits l’écho, même si c’est de manière incomplète. »

Le centre Hubertine-Auclert poursuit aujourd’hui son travail de sensibilisation des professionnel·le·s de l’éducation et souhaite élargir la réflexion sur la question des freins pour l’accès des filles aux filières technologiques et informatiques.


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