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Migrants hautement qualifiés : une recherche vue de l'intérieur

Esmeray Yogun, chercheuse turque en exil accueillie au Cnam

Publié le 18 juin 2018 Mis à jour le 7 novembre 2018

En Turquie, l’universitaire Esmeray Yogun était spécialiste des questions de management, d’entrepreneuriat et de genre. Signataire en janvier 2016 d’une «déclaration de paix» dénonçant les répressions contre les Kurdes menées par le gouvernement turc, elle a été accusée de complicité avec une entreprise subversive et persécutée. Accueillie en France dans le cadre du programme Pause, elle mène depuis cet automne ses recherches au Conservatoire sur les migrants hautement qualifiés.

© DR

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Notre maison est sur l'autre côté de l'eau
dans l'autre côté de l'agitation des vagues derrière les forêts de cyprès
c'est dans un rêve, un fantasme
Marjan FARSAD, Khuneye Mã

La Convention de Genève de 1951 répertorie cinq motifs de persécution : la race, la religion, la citoyenneté, l’appartenance à un certain groupe social, l’opinion politique. Avoir été une militante des droits de l’homme pour la minorité ethnique kurde au moment où la démocratie a été mise entre parenthèse en Turquie, cela a conduit à la perte de mon emploi à l’Université et à une série de persécutions politiques. [Engagée dans l'association Academics for Peace, elle a signé une pétition pour la paix : Peace Academician Petition in Turkey, ndlr.].

Obligée de quitter son pays, mais accueillie au Cnam

Ces événements m’ont toutefois permis d’intégrer le Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (Lise) du Cnam, par le biais du programme Pause. Au fond, tous les motifs de persécutions de la Convention figurent dans mon histoire.

Le prix que ce gouvernement antidémocratique m’a fait payer pour avoir demandé la paix a été énorme : j’ai été contrainte de quitter ma maison, d’abandonner mes souvenirs d’enfance, l’ensemble de mes contacts, ainsi que la langue maternelle avec laquelle j’avais grandi et ce ne fut pas facile. Transporter une vie riche en couleurs dans un sac à dos de toile noire a été très dur.

Mais je me trouve très chanceuse, non pas d’avoir réussi à fuir mais de pouvoir me sentir à nouveau et à ma grande surprise « chez moi ». Ce fut, en partie, grâce à l’accueil que j’ai reçu au Lise et au Cnam. Merci pour vos sourires et vos marques d’amitié qui ont fait de votre chez vous, un « chez-moi ».

Comprendre les expériences des migrants qualifiés

Je fais partie des 85 726 réfugiés en provenance du Moyen-Orient – soient 6,6 % de toutes les demandes traitées par l’UE en 2016 – qui ont été accueillis en France. Le ministère de l’Intérieur a délivré environ 200 000 permis de résidence régulière pour les ressortissants de pays tiers depuis 2010 ; ce nombre est passé à 227 000 en 2016. De récentes études indiquent qu’au moins 25 % de la population française est issue de l’immigration. Et pourtant, les données ou recherches récentes sur ces enjeux restent peu nombreuses en France.

Comprendre les expériences personnelles des migrants hautement qualifiés sera, donc, l’objectif principal de ma recherche. Elle se penchera concrètement sur l’apprentissage de la langue, de l’éducation, sur les possibilités de formation professionnelle ; mais aussi sur les modalités d’information sur le marché du travail, d’accès aux droits, ou encore de reconnaissance des diplômes obtenus dans le pays d’origine. Je porterai une attention particulière à la compréhension des stratégies développées par les migrants hautement qualifiés pour surmonter les difficultés, ainsi que le rôle des associations pour pallier ces difficultés. Il sera aussi intéressant de tenter d’expliquer pourquoi il y a eu si peu de travaux de recherche et de mesures d’accompagnement sur cette population porteuse de compétences professionnelles et de connaissances.

Les acteurs associatifs, facteur multiplicateur de la solidarité

Une partie spécifique de mon travail sera consacrée à discuter de l’importance des acteurs associatifs comme facteur multiplicateur de la solidarité sur le terrain. Bien qu’il n’y ait pas de données fiables concernant les immigrants hautement qualifiés, il est important d’indiquer la récente prise de conscience du ministère des Affaires sociales qui a abouti à une convention entre le ministre de l’Intérieur et le service public de l’emploi (SPE) en 2016. La Commission européenne met en effet l’accent sur les compétences et la mobilité ainsi que sur la perte du capital humain et de ressources et appelle tous les membres à élaborer de meilleures politiques d’intégration.

Les politiques d’intégration des compétences, non seulement aideront les migrants hautement qualifiés à transférer leurs compétences et leur qualification dans le pays hôte, mais elles pourront également tirer profit de cerveaux auparavant déclassés, finalité importante de toute économie inclusive.

Mon sujet de recherche ne relève pas ainsi d’une quelconque « stratégie de carrière académique ». Il est un thème pluridisciplinaire dont l’originalité première tient à un fait ; je fais moi-même partie de mon sujet d’étude !

Par Esmeray Yoğun,
chercheuse turque en exil
accueillie au Cnam
dans le cadre du programme Pause


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