• Action sociale,
  • International,
  • Société,

Sabine Jansen :" Mai 68 n’est pas un événement exclusivement hexagonal, il s’inscrit dans un mouvement de dimension internationale"

Interview de Sabine Jansen, maîtresse de conférences au Cnam

Publié le 30 mai 2018 Mis à jour le 21 novembre 2018

Des caractéristiques du Mai 68 français au contexte international dans lequel il a émergé, Sabine Jansen, maîtresse de conférences au Cnam, historienne et spécialiste des relations internationales, répond à nos questions alors que sont célébrés les 50 ans de ce mouvement contestataire.

[Vidéo] En quoi le Mai 68 français est-il singulier ?
 

La France n’est pas la seule à connaître des mouvements contestataires estudiantins en 1968… Peut-on faire une analogie entre ces mouvements ? Qu’est-ce qui était au cœur de ces revendications ?

C’est vrai que l’on compare parfois 1968 à 1848, les deux années ayant été marquées par une vague de contestations contagieuse, à ceci près qu’en 1848, cette vague était circonscrite à l’Europe. Le slogan « Rome, Berlin, Tokyo, Varsovie », scandé par les étudiants français, montre bien que Mai 68 n’est pas un événement exclusivement parisien et hexagonal mais qu’il s’inscrit dans un mouvement de dimension internationale [1]. Il faudrait ajouter Berkeley, Prague, Amsterdam, Bruxelles, Madrid, Montevideo, Dakar ou Montréal, où se sont également déroulées des manifestations parfois réprimées dans le sang, notamment à Prague et à Mexico… On trouve des points communs en termes de formes : les étudiants y sont des acteurs majeurs, au moins au début ; le mouvement apparaît spontané et non pas orchestré par des structures partisanes préexistantes ; les moyens sont identiques avec grèves des cours, manifestations de rue, discours radicaux, happenings, humour provocateur… Un peu partout, on a une agitation universitaire, doublée d’une agitation sociale.

Le mouvement des années 1968 est un phénomène transnational avec des rassemblements qui facilitent les rencontres et nourrissent des convergences. Par exemple, à Berlin, en février 1968, est organisée par Rudi Dutscher, l’âme de la contestation allemande, sous l’égide du SDS allemand [la Fédération des étudiants socialistes] une grande manifestation, où se trouvent des étudiants de Nanterre qui seront au cœur du mouvement du 22 Mars. Le 13 juin 1968, la BBC organise une émission sur le thème « Students in Revolt » où l’on retrouve Daniel Cohn-Bendit et Alain Geismar pour la France ; Tariq Ali pour la Grande-Bretagne, Karl-Dietrick Wolff pour la RFA et Jan Kaven pour la Tchécoslovaquie. On assiste donc au sein des sociétés industrielles, à ce que Jean-François Sirinelli appelle une seconde « Révolution atlantique » [2], avec une contestation générale et multiforme de l’impérialisme, du capitalisme, de l’ordre établi et un désir de liberté.

Un phénomène transnational avec des rassemblements qui facilitent les rencontres et nourrissent des convergences

Comment s’explique cette simultanéité dans les années 1960 des remises en cause de l’ordre établi dans l’après-guerre, sur toute la planète ?

L’une des thèses des opposants à ces mouvements, à commencer par le ministre de l’Intérieur français Raymond Marcellin – mais il n’était pas le seul si l’on se remémore le surnom peu amène (en vogue jusqu’à Dakar), de Cohn-Bendit « Con-Bandit » -, était qu’on avait affaire à un complot international, à une sorte d’ « orchestre rouge » pour déstabiliser les démocraties. De Gaulle lui-même, dans son allocution télévisée du 30 mai 1968, évoque une « entreprise totalitaire ». C’est une vision fausse à usage politique.

Comme le souligne Jacques Rupnik, il ne faut pas confondre simultanéité et similitude. Selon les lieux, les perspectives ne sont pas les mêmes, surtout si l’on réintroduit le clivage propre à la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Milan Kundera l’exprime, à sa façon, en distinguant un Mai parisien, synonyme d’explosion joyeuse et d’enthousiasme révolutionnaire, et un Printemps de Prague, marqué du sceau du scepticisme révolutionnaire et de l’inquiétude, que l’on retrouve également en Pologne. L’intervention militaire des armées du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, dans la nuit du 20 au 21 août 1968, met d’ailleurs un coup d’arrêt définitif à l’expérience démocratique de Dubcek. Elle est suivie de l’emprisonnement ou de l’exil de tous ceux qui avaient cru possible l’introduction du pluralisme dans le bloc socialiste.

Au-delà des différences, toutefois, il y a partout ce que le démographe Alfred Sauvy nomme dans un livre de 1959, La Montée des Jeunes, avec la génération du baby-boom qui n’a pas fait la guerre, mais vit sous la menace nucléaire et s’invente une culture juvénile, voire une contre-culture nourrie de rock et d’utopie libertaire, qui revendique sa différence par rapport à la « génération de papa ». Ces jeunes, par ailleurs, sont de plus en plus nombreux à accéder à l’Université, dont les structures, longtemps réservées à une infime partie d’une classe d’âge, sont devenues inadaptées.

La génération du baby-boom n’a pas fait la guerre, mais vit sous la menace nucléaire et s’invente une culture juvénile, voire une contre-culture

Les problèmes des étudiants américains, confrontés à la ségrégation raciale, puis très vite en révolte contre la guerre du Vietnam et contre une société de consommation perçue comme aliénante, dénoncée par le sociologue Herbert Marcuse dans L’Homme unidimensionnel en 1964, ne sont pas identiques à ceux que rencontrent les jeunes de l’autre côté du rideau de fer. Mais les plus politisés des étudiants partagent un certain langage commun marxiste-léniniste, même si la vulgate marxiste-léniniste fait elle-même l’objet d’une remise en cause par une gauche radicale et libertaire, avec la New Left en Grande-Bretagne (qui se détourne des préoccupations traditionnelles du Parti travailliste pour engager précocement la lutte contre le nucléaire), ou avec la Zengakuren, la Fédération japonaise des associations d’autogestion étudiantes, qui se caractérise par un fort anti-américanisme. On retrouve la mobilisation contre les traités d’alliance avec les États-Unis, sous d’autres latitudes, à Berlin-Ouest. Il y a de nombreux points de connexion de part et d’autre de l’Atlantique, avec par exemple l’École de Francfort, composée d’intellectuels et d’universitaires allemands émigrés sur le sol américain pendant la période hitlérienne et qui regagnent l’Europe après 1945. Nul doute aussi que l’anticolonialisme d’une partie des étudiants français, opposés à la guerre d’Algérie, trouve des échos sur les campus états-uniens confrontés à la guerre du Vietnam. Che Guevara ou Mao, dont la Révolution culturelle en 1966 séduit une partie de la jeunesse, font figure d’icônes romantiques pour toute une génération.

Que reste-t-il de ces mouvements contestataires aujourd’hui ? Quelles transformations structurelles du monde ont pu alors voir le jour et se sont ancrées dans le temps ?

En apparence, les mouvements contestataires semblent avoir fait « pschitt », à l’image du Mai français. Raymond Aron a pu parler ainsi de « Révolution introuvable ». Il ne faut toutefois pas s’en tenir à l’écume des choses, mais considérer que ces événements exprimaient des tendances de fond. On ne change pas une société comme on apprend à faire de la bicyclette. L’historien américain Stanley Hoffmann analyse, à juste titre, les manifestations comme une « révolte contre le système français d’autorité ». Ce système d’autorité était particulièrement affirmé en France, d’où la manifestation éruptive de Mai, mais il était aussi largement répandu dans l’ensemble des pays occidentaux. En dépit de l’échec du projet révolutionnaire, de l’accession de la génération des baby-boomers de Mai 68 aux postes de pouvoir et de l’évolution de la conjoncture économique, qui met fin à ces « Trente Glorieuses » - si bien nommées par Jean Fourastié [économiste français mort en 1990, ndlr.] et professeur du Cnam - , il y a des effets de long terme. Les événements de 1968 sont révélateurs des évolutions en cours dans plusieurs domaines, notamment de l’émergence de nouvelles formes de luttes sociales, d’une mutation idéologique qui conduit à l’ébranlement du communisme marxiste-léniniste et au développement de pratiques autogestionnaires, d’une remise en cause de l’autorité et des hiérarchies sur le plan socio-culturel, de changements des comportements diffusés dans le corps social, et de l’apparition d’une sensibilité écologiste. Il ne faut pas non plus négliger l’essor de cette sensibilité, au cœur des préoccupations de la Nouvelle Gauche britannique et qui se diffuse de plus en plus largement, y compris à droite. En 1971, pour la première fois, est créé un ministère de l’Écologie et, lors de la campagne présidentielle de 1974, René Dumont se présente sous cette étiquette. L’évolution est identique dans toutes les grandes démocraties.

Il faut éviter tout fétichisme des dates et rappeler que les événements de 68 ont été, en quelque sorte, la partie émergée d’un iceberg, porteur de profondes mutations longtemps invisibles. Ils ont constitué un moment de cristallisation et, de ce fait, ont contribué à l’accélération de certaines tendances plus qu’ils n’en ont été les moteurs.

Ces événements exprimaient des tendances de fond. Ils ont constitué un moment de cristallisation et, de ce fait, ont contribué à l’accélération de certaines tendances

[1] Je renvoie les lecteurs au dossier coordonné par Emmanuelle Loyer, « Mai 68 dans le monde », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n°6, sept-déc. 2008, accessible en ligne sur www. Histoire-politique.fr

[2] Voir Mai 68. L'événement Janus, Fayard, 2008.


Picto label thématiques articles Cnam Blog Action sociale International Société

Pour faire un lien, saisissez l'adresse complète du site web (http://www.siteweb.fr) ou du mail.