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« L’industrie textile a pris conscience de la pollution qu’elle génère. »

Interview de Guillaume Boissonnat, directeur scientifique de la start up PILI, hébergée au Cnam et lauréate du prix des femmes entrepreneures de l’incubateur du Cnam en 2017

Publié le 24 avril 2019 Mis à jour le 25 avril 2019

« Who made my clothes ? » C’est la question que pose chaque année la Fashion Revolution Week, organisée autour de la date anniversaire de la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh, immeuble qui abritait des ateliers de confection de marques textiles internationales et dont l’effondrement le 24 avril 2013 a causé plus de 1000 morts.

Crédit image : Marie-Sarah Adenis

Crédit image : Marie-Sarah Adenis

Aujourd’hui, la traçabilité demeure un sujet sensible dans l’industrie textile, qui reste la deuxième plus polluante au monde après le pétrôle. Mais le changement est en marche, comme nous l’explique Guillaume Boissonnat, directeur scientifique de la start up PILI, dont les bio colorants pourraient très bientôt révolutionner l’industrie textile… depuis les labos de chimie moléculaire du Cnam.
 

L’industrie textile est-elle prête à accomplir sa cure de désintoxication?

L’industrie textile a pris conscience de la pollution qu’elle génère. Quelque chose est en train de se passer et les consommateurs s’en emparent vraiment : ils commencent à faire des choix conscients et demandent des comptes aux marques. Tout le monde est vraiment à la recherche d’une solution de teinture renouvelable mais on sent que les marques comme les consommateurs ne sont pas prêts à payer plus cher. C’est pour cela que tous les objectifs scientifiques de PILI visent à produire des colorants renouvelables au même prix que les colorants pétrosourcés.

Est-ce que les colorants textiles utilisés aujourd’hui sont moins toxiques et polluants qu’auparavant ?

Certains colorants ont été pointés du doigt pour leur toxicité, comme les colorants azoïques, qui ne présentent pas de risques au moment de leur production mais qui se dégradent avec le temps en molécules toxiques. Cette liste de colorants indésirables est aujourd’hui prise en compte par les marques, qui essaient d’utiliser les substances les moins toxiques. Mais aujourd’hui, il n’existe pas de colorant qui soit à la fois non-toxique, moins polluant à produire et scalable à l’échelle industrielle. La production repose toujours sur les mêmes structures chimiques, produites en polluant énormément dans des usines chinoises ou indiennes.

Est-il encore possible pour les marques de faire du Greenwashing ?

Toutes les marques ont besoin de trouver des solutions plus vertes, c’est une réalité. Par contre, il faut être en mesure de prouver ce que l’on avance. Il existe aujourd’hui des labels qui ne prouvent pas grand-chose du point de vue de la toxicité, comme le label Bluesign, et leur multiplication génère beaucoup de confusion pour les producteurs. Il y a aujourd’hui beaucoup d’ONG qui surveillent de près ce que font les marques, donc si l’une d’entre prétend être plus verte qu’elle ne l’est en réalité, elle ne tardera pas à se faire épingler.

Constatez-vous une vraie prise de conscience des pouvoirs publics en matière de pollution textile ?

Les rejets d’usines de teinturerie sont aujourd’hui très surveillés en Europe, et surtout en Chine où les normes environnementales se resserrent. Début 2018, plusieurs usines trop polluantes ont été contraintes de fermer leurs portes du jour au lendemain, ce qui a créé une forte tension sur le marché des colorants et entrainé une explosion des prix. La situation est à peu près similaire en Inde. A terme, je pense que tous les pays vont mettre en place des législations au moins aussi fortes qu’en Chine.

De grandes marques se sont-elles impliquées dans le développement de votre projet ?

Notre incubation au sein de Fashion for Good, à Amsterdam, nous a beaucoup apporté, car discuter directement avec des marques nous a permis de nous faire challenger par des professionnels de haut niveau. Cet incubateur, fondé en 2017 par Kering et C&A, a pour but d’accélérer les entreprises qui cherchent des solutions pour une mode durable. Aujourd’hui, beaucoup de marques les ont rejoints et s’investissent dans cet incubateur parce qu’elles aimeraient pouvoir sourcer des vêtements plus soutenables et plus renouvelables.

Quelles innovations technologiques permettent aujourd’hui de soutenir des alternatives à la pétrochimie ?

Depuis les années 2010, on a découvert toutes les possibilités offertes par le séquençage du génome et de gros progrès ont été réalisés en matière de synthèse de gènes. Aujourd’hui, on peut faire produire n’importe quelle molécule à une bactérie ou une levure, ce qui a permis à l’industrie d’envisager de nombreuses applications possibles afin de mettre un terme l’utilisation de ressources fossiles.

Emilie Amillastré, Ingénieure de recherche en bioprocédés chez PILI / Crédit image : Marie-Sarah Adenis

En quoi les colorants développés par PILI sont-ils une alternative viable aux colorants issus de la pétrochimie ?

Actuellement, la production d’un kilo de colorant chimique consomme 1000 litres d’eau, 100 kilos de pétrôle et 10 kilos de produits chimiques assez corrosifs. Nous, on propose de faire la synthèse du même kilo de colorant en utilisant 200 litres d’eau, soit cinq fois mois, pas de pétrôle ni de produits chimiques, et moins de 10 kilos de sucre. Notre analyse du cycle de vie de nos colorants montre que nous divisons par neuf le nombre d’équivalent CO2 que l’on rejette pendant la production par rapport à la pétrochimie. Tous les coproduits que vont générer la production de colorants sont biodégradables. Une fois que le processus sera optimisé, on va pouvoir passer à des sucres de seconde génération issus des coproduits de l’exploitation agricole : des résidus de canne à sucre, des sucres de paille, etc.

Les colorants PILI, comment ça marche ?

Tous les microorganismes consomment du sucre, grâce auquel ils génèrent de l’énergie et produisent des molécules, notamment pour se reproduire. En étudiant l’industrie textile, on s’est rendus compte que les molécules utilisées pour teindre le textile et celles que certains microorganismes étaient déjà capables de produire étaient déjà très proches. Il nous suffisait donc de choisir les bonnes bactéries pour pouvoir monter en échelle. Aujourd’hui, nous avons testé avec succès la première gamme de bio colorants au monde. Il nous reste encore à optimiser la production avant de pouvoir mettre la production à l’échelle à l’horizon 2021.

On a beaucoup parlé des colorants végétaux il y a quelques années, mais l’engouement est aujourd’hui retombé. En quoi la solution PILI est-elle innovante et porteuse par rapport aux initiatives précédentes ?

PILI est la première entreprise à produire des colorants textiles de haute performance, scalables et renouvelables. Les colorants végétaux existent, mais l’extraction est plus difficile à mener et donne des résultats à la pureté et à la performance moindres. Pour pallier à cela, on va utiliser des mordants et se retrouver face à un non sens écologique. La production de colorants végétaux est également limitée de manière inhérente car elles dépendent du rendement des surfaces sur lesquels poussent les végétaux, soit un rythme de une ou deux récoltes par an, alors que PILI en permet jusqu’à 50. L’autre problème, c’est la scalabilité : il faudrait recouvrir une surface équivalente à l’Allemagne en indigotiers pour couvrir la seule production mondiale de jeans !

En dépit du volontarisme des grands groupes, une étude parue en février dernier montre que 60% d’entre eux ne savent pas d’où proviennent leurs textiles. Comment ce manque de traçabilité impacte t-il les risques toxicologiques quant à la production des colorants ?

Aujourd’hui, il arrive fréquemment que les grandes marques textiles cherchent à sous-traiter leur production à des fournisseurs externes, qu’elles vont auditer pour vérifier qu’elles correspondent bien à leur charte éthique. Seulement, il arrive que le fabriquant audité sous-traite lui-même la production sans en avertir la marque, qui ne pourra donc pas auditer le dernier maillon de la chaîne, qui travaille dans des conditions déplorables. Il y a parfois des schémas avec deux, trois sous-traitants et c’est très difficile pour les marques d’accéder à ces informations. Si le teinturier délègue à une entreprise qui n’a pas signé de contrat directement avec la marque, à ce moment là il devient très difficile d’avoir une traçabilité satisfaisante.

Comment les marques peuvent-elles reprendre en main la traçabilité de leur production ?

Aujourd’hui, il n’y a pas de solution simple à ce problème. Les marques ne veulent pas intégrer leur production car c’est aussi en Asie qu’il y a le plus de consommateurs et c’est toute une part de l’économie de ces pays-là qui est structurée autour de l’industrie textile, donc ce n’est pas quelque chose de souhaitable. Aujourd’hui, des études surveillent ce phénomène de près et de nouvelles technologies permettent de vérifier les molécules contenues dans les textiles en fin de production. Quand les marques constatent que leurs fournisseurs ne respectent pas leurs normes, elles cessent de travailler avec eux. Les industriels ont besoin d’aide car il est très difficile d’aller s’assurer sur place des conditions de fabrication. Il existe plusieurs entreprises innovantes, comme Fairly Made en France, qui visitent et référencent des usines de confection, de teinture, de laine ou de coton, où les conditions de travail sont respectueuses des salarié.e.s et de l’environnement afin de mettre ces informations à disposition des marques.

Propos recueillis par Laetitia Casas

Journaliste à la Direction de la Communication du Cnam


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