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« L’argument de la neutralité scientifique est en train de changer de camp. »

Interview de Kévin Jean, Maître de conférences et chercheur en épidémiologie au Cnam (laboratoire MESuRS)

Publié le 28 mars 2019 Mis à jour le 2 avril 2019

Une pétition pour l’environnement aux deux millions de signataires, une « Marche du siècle » aux 350 000 participants, 168 000 jeunes qui font la grève pour le climat… et des scientifiques qui saisissent la balle au bond. Mercredi dernier, le collectif de chercheurs Labo 1point5 publiait dans Le Monde sa tribune fondatrice pour appeler la communauté scientifique à des pratiques plus respectueuses de l’environnement.

Kévin Jean, chercheur en épidémiologie au Cnam. Dircom Cnam © Sandrine Villain

Kévin Jean, chercheur en épidémiologie au Cnam. Dircom Cnam © Sandrine Villain

La tribune parue dans Le Monde mercredi dernier insiste sur « le lien de confiance unissant sciences et société ». Ce contrat de confiance est-il aujourd’hui menacé ?

Les messages réguliers de la communauté scientifique, comme le dernier rapport du GIEC publié fin 2018 sont clairs : il faut réduire rapidement et massivement les émissions de CO2. Or, l’organisation actuelle du système de recherche nous incite à l’hyperactivité : plus de projets, plus de réunions internationales, plus de conférences aux quatre coins du monde… ce qui conduit à récompenser les pratiques qui ont l’empreinte carbone la plus élevée. C’est le contraire qui devrait être fait, c’est ce que nous avons défendu avec un collègue dans une tribune récente. En ne mettant pas toujours en pratique ses propres recommandations, la communauté scientifique tend le flanc à des critiques assez faciles mais justifiées. L’an dernier, la communauté des climatologues a été vivement critiquée pour le fait que 25 000 scientifiques ont rejoint, la plupart du temps en avion, une conférence sur l’impact du changement climatique… On parle beaucoup aujourd’hui d’une relation de défiance entre les sciences et la société, en mettant en avant des affaires de fake news, de fraudes scientifiques, ou de transgressions de règles éthiques. Je pense que la déconnection qui peut exister entre les messages des scientifiques et leurs pratiques y participe aussi, tout comme le sentiment que les décisions d’orientation de la recherche se font trop souvent à l’écart des citoyen-ne-s.

Cette déconnexion entre science et citoyens semble pointer des paradoxes structurels propres au fonctionnement de l’ESR en France. Quels sont-ils ?

Parmi les groupes de travail qui élaborent en ce moment la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche, il n’y a aucun représentant de la société civile, et la référence aux grands enjeux sociétaux ou environnementaux dans ce qui préfigure ce plan d’orientation de la recherche est très maigre. Cette décorrélation entre les attentes sociétales et la façon dont sont faites et conduites les politiques de recherche est vraie à l’échelle française mais aussi européenne. Dans le programme cadre de recherche européen, Horizon Europe (la continuité d’Horizon 2020) qui est en train de se mettre en place, le pilier qui devait initialement être consacré aux « défis sociétaux », et qui reprend en partie les objectifs de développement durable, a finalement été regroupé avec celui consacré à la compétitivité industrielle. Dans un tel contexte, comment être assuré que le second ne prenne le pas sur le premier ?

Face à ces paradoxes et à la pression citoyenne, le scientifique doit-il s’engager ou respecter le devoir de neutralité qui consacre la parole scientifique comme source de vérité ?

La neutralité scientifique est déjà une posture politique. La science est forcément politique parce qu’il y a des choix politiques arbitrés en amont. La science peut se définir comme un ensemble de méthodes mobilisées pour répondre à une question. Une fois que la question est posée, la science sera neutre, mais dans la façon de poser les questions, on a déjà des choix politiques. Dire que le-la scientifique doit être neutre, c’est voir le problème par la petite lorgnette et ignorer tous les choix politiques qui sont faits quand des budgets scientifiques sont votés. Quand on se rend compte que cette neutralité scientifique tient plus du mythe que de la réalité, je ne vois plus d’obstacles à dire que les scientifiques doivent aller incarner davantage leurs résultats et aller parler sur la place publique.

Que peut le scientifique pour favoriser la justice climatique ?

Du point de vue de la production des résultats, c’est la communauté scientifique qui a documenté la réalité du réchauffement climatique, l’impact humain sur l’environnement ainsi que le constat selon lequel pour réduire ce réchauffement climatique et la perte de biodiversité, il faut réduire les émissions de CO2, il faut réduire l’artificialisation des sols… Partant de là, les scientifiques ont plusieurs façons d’incarner ce message. Une des premières choses à faire, c’est d’appliquer à sa propre communauté professionnelle les changements que l’on souhaite faire advenir à l’échelle de la société. Cela consiste à remettre en cause les réflexes que l’on peut avoir en tant que scientifique, comme par exemple se rendre plusieurs fois par an à des congrès scientifiques quand on sait le poids de l’avion dans le réchauffement climatique. Il serait également intéressant de prendre conscience du poids des outils numériques dans nos pratiques : les serveurs de données, le cloud computing… Il y a une certaine cohérence à incarner, qui, je pense, fait partie du rôle du scientifique.

Que faire pour renouer le dialogue entre la communauté scientifique et les citoyens ?

Il faut faire plus d’efforts pour inclure les citoyen-ne-s dans les décisions d’orientation de la recherche, afin de faire en sorte de répondre aux demandes de la société. Il y a aujourd’hui très peu de moments ou d’espace où les préoccupations et les avis des citoyen-ne-s sont pris en compte. Un exemple parlant est celui de la part des aliments bio dans la consommation des ménages. Elle grandit tous les ans ! Or, dans le domaine de la recherche agronomique, les budgets de recherche alloués à la culture bio ou à l’agro-écologie restent minimes. Il y a là un déséquilibre frappant. Quand on voit à quel point les orientations de la recherche peuvent orienter les choix de société, on se dit qu’il y a un effort de démocratie à faire sur ces questions.

Le scientifique doit-il jouer un rôle de lanceur d’alerte dans les médias pour contourner les biais dans la retranscription erronée de certaines études portant sur l’environnement ?

Sur le volet environnemental, les rapports successifs du GIEC alertent régulièrement et rigoureusement, depuis les années 1990, sur les évolutions du climat. Or, on voit que les émissions de CO2 n’ont pas cessé de croître. Ce rôle de lanceur d’alerte est bien sûr à conserver et protéger, mais au-delà du rôle de lanceur d’alerte, il faut que le-la scientifique endosse davantage un rôle de pédagogue et d’accompagnement. Les chercheurs-euses sont aussi souvent des enseignant-e-s, et ils ont un rôle dans ce qu’ils transmettent à leurs élèves. La problématique de l’environnement est tellement transversale qu’elle va affecter tous les secteurs et les affecte déjà. Il y a donc un effort à faire par l’ESR pour intégrer dans tous les cursus les questions de transition énergétique et climatique. Ce serait même une faute stratégique de ne pas le faire. Par exemple, en ce qui concerne un de mes domaines de recherche, l’épidémiologie du VIH, on se dit qu’il n’y a pas forcément de lien entre une infection sexuellement transmissible et le réchauffement climatique. Or en janvier dernier, une étude au Lesotho a montré une association entre augmentation des sécheresses et augmentation du risque de VIH, du fait que les personnes habitant dans des zones rurales affectées sont contraintes de trouver des revenus autres que l’exploitation agricole, notamment via des rapports sexuels tarifés.

La communauté scientifique a-t-elle pris position par rapport à la mobilisation des jeunes pour le climat ?

Il y a eu plusieurs appels lancés par la communauté scientifique pour appeler les chercheurs à rejoindre le mouvement des jeunes pour le climat. On a aujourd’hui un vrai engagement de chercheurs-euses qui veulent appuyer ce mouvement et qui pensent que l’excuse de la neutralité scientifique ne tient plus à l’heure où l’on a tous les éléments en main, où les effets du réchauffement climatique commencent à se faire ressentir, sans pour autant voir un changement politique à l’ampleur de l’urgence qui est préfigurée. Un des appels à rejoindre le mouvement met justement en avant que c’est plutôt le fait de refuser de prendre la mesure des résultats scientifiques de sa propre communauté qui revient à enfreindre la règle de la neutralité scientifique. L’argument de la neutralité scientifique est en train de changer de camp.

Comment le collectif Labos 1point5 peut-il transformer les pratiques de la communauté scientifique ?

La première chose à faire est de montrer une contradiction pour essayer de la lever. Il faut trouver les moyens de chiffrer l’empreinte carbone des activités de recherche par laboratoire, par institution, par chercheur-euse, par équipe, par projet. À partir de là, on pourra prendre des engagements de réduction et conditionner le financement des projets de recherche de sorte à récompenser les comportements vertueux du point de vue de l’empreinte carbone plutôt que les comportements à haute émission. Une des premières composantes qui peut être prise en compte est celle des transports aériens, qui peuvent représenter jusqu’à 80% de l’empreinte carbone d’un scientifique. Certains essaient de moins prendre l’avion mais le font « en cachette » parce que c’est quelque chose qui n’est pas valorisé socialement dans les laboratoires. Il faut que les institutions qui financent et animent la recherche changent les règles d’évaluation des carrières et édictent des principes de bonne conduite, par exemple en incitant à privilégier la visio-conférence, pour changer les normes sociales et professionnelles. L’espoir derrière, c’est que ça fasse effet de levier et que ça entraîne d’autres secteurs de la société.

Propos recueillis par Laetitia Casas

Journaliste à la Direction de la Communication du Cnam


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