Le temps des migrants, au Cnam

Publié le 30 juin 2017 Mis à jour le 11 septembre 2017

Les migrations ne constituent pas un phénomène nouveau. Mais elles sont devenues une préoccupation centrale, à la fois en raison de leur ampleur, de la gravité des conflits qui ont accéléré leur développement, de la médiatisation de drames qui leur sont associés. Marcel Jaeger, professeur du Cnam, expose les réponses du Conservatoire.

Elles suscitent des réactions multiples, contrastées, allant de la compassion à l’indifférence, voire au rejet. Ainsi, la question de l’accueil des migrants va bien au-delà des débats sur des modalités pratiques, juridiques d’une inclusion de nouveaux venus dans une société touchée elle-même par des difficultés sociales et économiques considérables. Elle interroge les valeurs qui donnent sens aux sociétés démocratiques, valeurs qui, souvent, sont dans le meilleur des cas jugées obsolètes, trop éloignées des réalités d’aujourd’hui, ou, dans le pire des cas, condamnées par des systèmes de pensée sectaires, fondés sur l’exclusion radicale d’une partie de l’humanité.

Héritier de l’abbé Grégoire, son fondateur, le Cnam s’engage à nouveau dans la promotion d’une solidarité fondée, sur l’engagement de toutes et tous, au-delà de la seule défense des droits des personnes. On se rappellera que l’abbé Grégoire fut un ardent défenseur des valeurs portées par la Révolution française. Appelé « l’ami des hommes de toutes les couleurs », il a été très actif dans la lutte contre l’esclavage et dans la reconnaissance des droits civiques de personnes qui ne paraissaient pas, d’emblée, pouvoir accéder à la citoyenneté. Riche de son passé, le Cnam se positionne sur ces questions avec ses compétences propres, ses missions en matière d’enseignement et de recherche. Son public a toujours été composé de personnes ayant des parcours singuliers, marqués par des ruptures, des recherches d’insertion professionnelle, des demandes de reconnaissance de compétences acquises au cours d’itinéraires personnels souvent compliqués. L’actualité récente renforce les attentes de personnes pour lesquelles les déplacements géographiques, dans l’urgence, avec des prises de risques considérables, se retrouvent non seulement dans des demandes d’emploi, de logement, d’accès aux droits sociaux, mais passent aussi par des besoins de formation et de qualification.

Un des chantiers que le Cnam souhaite ouvrir est celui de la prise en considération des compétences acquises par les migrants, à la fois avant leur départ du pays d’origine où ils ont pu acquérir déjà des qualifications et avoir un métier, mais aussi dans leur parcours de migrants. Lorsque ces compétences sont identifiées, elles doivent permettre des formes d’accompagnement spécifiques, en lien avec ce que pourrait être une validation des acquis de l’expérience (VAE) pour des migrants. Cela signifie l’ouverture d’un champ d’expérimentations pédagogiques tout à fait innovant, qui valorise des savoirs d’action, des savoirs d’expérience qui vont bien au-delà de la capacité à apprendre la langue française et à acquérir des compétences techniques limitées à des offres d’emplois peu qualifiés.

Encore faut-il pouvoir mobiliser des ressources pour faciliter ces démarches : même si les personnes migrantes ont montré leurs capacités d’autonomie en traversant des épreuves dures, en milieux hostiles, elles ont besoin d’appuis, notamment avec des formateurs eux-mêmes formés. Le Cnam doit donc s’engager dans une double voie : la formation des migrants en utilisant ses propres ressources en matière de VAE et la formation de formateurs ayant un haut niveau d’expertise. Cette formation est à construire. Elle implique la connaissance des phénomènes migratoires, des capacités à identifier des besoins et des possibilités d’inscription de migrants dans des parcours de formation diversifiés, en phasant les étapes pour des objectifs atteignables à court, moyen et long termes. Sans doute faut-il concevoir une plateforme d’information et d’orientation, en lien avec les différentes équipes pédagogiques nationales. Cependant, avant d’en arriver là, il importe déjà de contribuer à l’accueil de personnes souvent démunies et perdues, de restaurer des capacités de communication avec, si besoin, des traducteurs, d’entendre leurs demandes plutôt que de les inscrire d’emblée dans une programmation conçue pour leur bien, mais sans elles. Le colloque du 27 juin 2016, "Le Cnam se mobilise pour les migrants", est une première étape.

Par Marcel Jaeger,
Professeur du Cnam,
Chaire Travail social et intervention sociale,
membre du Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique