"Je cherche à intéresser les Français à une histoire qu'ils croient être différente"

Interview de Benjamin Stora, historien et professeur des universités

Publié le 29 juin 2017 Mis à jour le 30 juin 2017

Historien et professeur des universités, Benjamin Stora est spécialiste de l’histoire coloniale, de l’Algérie et de l’immigration en France. Depuis août 2014, il est président du Conseil d’orientation de l’Établissement public du palais de la Porte Dorée, qui réunit le Musée de l’histoire de l’immigration et l’aquarium tropical, à Paris.

Si le monde connaît en ce moment sa pire crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, la tendance dominante est à l’endiguement du flux migratoire. Que vous inspire cette situation ?

Il est incontestable que l’on assiste à la plus grande vague de réfugiés en direction de l’Europe depuis 1945. Et en même temps, on assiste à une formidable rétractation nationaliste. On avait cru après la chute du Mur de Berlin que les espaces de circulation allaient s’ouvrir, que la question des libertés publiques allait l’emporter en Europe sur les questions touchant au national, à la sécurité et aux identités. Vingt-cinq, trente ans plus tard, on s’aperçoit que la construction de l’Union européenne et la chute du Mur n’ont pas débouché sur une ouverture mais au contraire sur une redéfinition des principes de l’identité européenne. Aujourd’hui, on parle en Europe de son identité, non pas simplement à partir du politique mais à partir du religieux. On est rentré dans une situation difficile.

Face à la montée des discours xénophobes en réaction à l’arrivée d’immigrés, vous parlez de la nécessité de transmettre une mémoire qui rende compte de la réalité historique des migrations en France. Qu’entendez-vous par là ?

J’entends par là que la France, depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, a construit son identité en partie par les vagues migratoires, en provenance d’Europe : Italiens, Polonais, Juifs d’Europe centrale, Espagnols, Portugais. Des millions et millions de personnes sont venues en France entre les années 1850-60 et les années 1950-60. Ce siècle d’immigration en France n’a jamais été vraiment intégré dans les récits nationaux français, manuels scolaires, films et fictions, littérature, vie politique, etc. Il n’y a pas eu la nécessité, la volonté, le désir de comprendre l’histoire française à travers ces couches successives de populations d’immigrants. De sorte que quand sont arrivées des vagues d’immigration extra-européennes ou entretenant des histoires compliquées avec la France ou de religion différente, comme l’islam, des discours xénophobes se sont réveillés. Peut-être parce que le terrain n’avait pas suffisamment été préparé, en montrant l’apport de la migration dans la construction de l’identité française. Ce retard accumulé explique en partie les réflexes xénophobes.

Quelles sont les caractéristiques de ceux qui arrivent aujourd’hui en Europe ?

La grande majorité des migrants à l’heure actuelle viennent de pays où les États s’effondrent ou fonctionnent de manière extrêmement chaotique. Ce sont des situations exceptionnelles de catastrophes, de ruptures, de guerres. Sinon le déplacement des populations n’aurait pas été aussi imposant ! C’est un million de personnes qui rentrent en Europe. Là, il y a une corrélation entre les Printemps arabes et leurs échecs. Car les migrants sont aussi le produit d’un échec politique. Une série de grands mouvements démocratiques ont été défaits. C’est une vague migratoire complexe, difficile à analyser car ce sont des gens qui ne viennent pas en Europe simplement pour des questions économiques. La plupart sont très éduqués, parlent anglais, ont des qualifications particulières. En d’autres termes, on ne peut pas découper les migrations d’aujourd’hui entre les migrations politiques et les migrations économiques.

Vous avez longuement étudié l’histoire de l’immigration maghrébine en Europe. Pouvez-vous nous dire quelles sont les différences avec la vague de migration actuelle en provenance du Maghreb ?

Ce sont des migrations qui ont démarré après la Première Guerre mondiale. Toutes ces populations en provenance notamment de l’Algérie, dans les années 30, 50 et 60 ont migré dans une temporalité coloniale. Les personnes qui se déplaçaient le faisaient avec le sentiment à la fois d’être dans un espace culturel commun et mixte, et tout en possédant un rapport ambigu à la France, puisque c’était une France dominatrice, une France coloniale. Cette immigration était relativement importante : il y avait environ 100 000 Algériens en France en 1939, puis 250 000 à la veille de la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, les immigrations provenant du Maghreb s’effectuent dans des situations d’indépendance politique. Ces populations possèdent à la fois un attachement aux principes d’égalité politique de la France et une certaine distance en raison de leur quotidien vécu sur un mode inégalitaire. Leurs États de départ se sont constitués dans des combats politiques nationalistes. Et ils continuent d’exercer sur eux un sentiment de loyauté. Ces immigrations ne peuvent être comparées à celles de l’Europe centrale. Il ne s’agit pas simplement d’une question religieuse, d’islam. L’histoire coloniale est passée par là.

Quelles mesures faudrait-il mettre en place pour obtenir une politique de l’immigration juste et efficace ?

Cela relève de la politique des États. J’ai un travail d’historien, d’« intellectuel », un de ceux qui essayent de signaler les manques, les problèmes, en particulier de mémoire, d’éducation. En tant que président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration, je cherche à intéresser les Français à une histoire qu’ils croient être totalement différente de la leur. Or c’est une histoire ancienne, leur histoire. Le Musée national de l’histoire de l’immigration n’a pas pour but de raconter une histoire séparée de l’histoire nationale mais au contraire de l’enrichir. Il faut réfléchir à la manière de présenter cette histoire. Car la question migratoire fait peur aujourd’hui. Il y a une perte de confiance dans la capacité de la France à rester une grande puissance mondiale sur le plan économique et culturel. Avec des conséquences sur le regard porté sur l’autre, tenu responsable de tout. Les difficultés économiques ont aussi des répercussions sur le plan culturel, identitaire... Ce qui aggrave la situation. Il faut davantage montrer ce qu’est l’histoire de cette immigration, ses apports successifs. Il faut montrer ce qu’on appelle les minorités, dans la société française : les dirigeants des fédérations sportives, d’universités, des grandes entreprises… Or il y a un plafond de verre très difficile à franchir. C’est une vraie bataille. Il y a ceux qui prônent le repli sur soi, l’exclusion. Un courant politique très puissant mais paresseux s’exerce sur ce terrain. Il avance des slogans qui font plaisir aux gens mais qui ne résolvent rien. Parce que les millions de gens qui ont des origines différentes ne repartiront pas. D’autre part, il y a une attitude qui consiste à dire : « La France est plurielle. Il y a des millions de gens d’origines différentes ». Que fait-on de cela ? Comment la France peut regarder son histoire en face et servir d’exemple ? Retrouver une place importante, celle du rayonnement culturel ?

Propos recueillis par Aurélie Verneau
rédactrice au sein de la direction de la communication