"Le basculement vers le numérique, c'est la troisième révolution industrielle"

Interview d'Éric Scherer

Publié le 1 décembre 2016 Mis à jour le 12 avril 2017

« Chroniqueur de la révolution numérique », c’est sous ce titre qu’Éric Scherer se présente sur son très actif compte Twitter. Le commissaire de l’édition 2015 du festival numérique Futur en Seine, par ailleurs directeur de la prospective à France Télévisions, observe, analyse et commente les mutations digitales de nos sociétés.

« Remettre l’humain dans la technologie ». Pourquoi avoir choisi ce titre pour l’édition 2015 de Futur en Seine ?

En ce moment, nous avons parfois le sentiment d’être un peu débordé par le numérique, notamment par la place omniprésente que prend Internet. Nous sommes aussi inquiets face à la montée de l’intelligence artificielle et l’arrivée des robots qui peuvent certes aider l’homme mais aussi remplacer l’humain dans certains domaines. L’équipe de Futur en Seine a donc voulu saisir l’occasion pour faire une pause, réfléchir à la manière dont l’homme fait face à cette nouvelle révolution industrielle, et observer les réponses apportées par le monde politique. Nous nous sommes aussi demandés comment on peut vivre cette nouvelle vie connectée et surtout, comment on peut en profiter. Derrière les aspects négatifs, il y a en effet une extraordinaire opportunité et, si nous n’avons jamais été autant sollicités, cela nécessite aussi de réduire nos choix, de faire du tri. Il est donc important d’avoir cette mise en perspective afin d’éviter de tomber dans la « techno-béatitude ». Il faut donner du sens à ce qui arrive, et apprendre à mieux en profiter.

Qui vient à Futur en Seine ?

L’originalité de Futur en Seine est d’être une manifestation gratuite et ouverte au grand public. Au cours des éditions précédentes, ce sont ainsi près de 80 000 personnes qui ont pu y participer, que ce soit à la Gaîté lyrique, au Cnam ou dans divers sites parisiens et franciliens. Mais, ce festival est aussi un lieu de rencontre pour les professionnels et les personnes aguerries au numérique. Leur point commun est d’avancer à la rencontre du monde qui vient. C’est pourquoi Futur en Seine a fait le pari de montrer, d’expliquer, d’éduquer au numérique. C’est donc avant tout un lieu de partage sur le monde de demain, parce que nous sommes en train de passer d’une société verticale à une société très horizontale, voulue par les gens. Dans cette société, les personnes veulent apprendre les uns des autres, échanger et collaborer. On constate cela surtout chez les jeunes, qui sont en perpétuelle quête de sens dans leur vie civique et citoyenne.

Les thématiques abordées cette année racontent cette nouvelle société. Que va-t-on trouver au programme ?

Futur en Seine se propose d’essayer de voir quel va être l’impact de l’arrivée des robots sur la société du travail ; comment les plateformes, nouvelles organisations exponentielles, désorganisent de nombreux secteurs, comme celui des taxis avec Uber ; comment on peut se responsabiliser face aux changements climatiques… Ce festival sera aussi l’occasion de parler de l’utilisation d’outils médiatiques nouveaux. Ce sont des sujets qui méritent une véritable attention, et pour lesquels il est nécessaire de réaliser un vrai travail pédagogique. Il faut notamment apprendre aux utilisateurs à les maîtriser, les mettre en garde contre les abus possibles comme la propagation des rumeurs ou le piratage, et trouver une nouvelle hygiène numérique. Car, il ne faut pas se faire d’illusion, le grand public est tout aussi connecté que les professionnels. Et, si vous avez des ados, vous savez que lorsqu’ils ne sont pas connectés, c’est qu’ils dorment !

Comment expliquer le grand écart entre l’adoption rapide et souvent sans réserves des nouvelles technologies, et l’inquiétude ressentie face à la restriction des libertés ou l’utilisation des données personnelles ?

C’est un sujet important : nous avons aujourd’hui de grands besoins en formation pour que les internautes puissent mieux contrôler leurs données. Par exemple, chez France Télévisions, nous avons mis en place la Charte du télénaute qui joue la transparence sur les données collectées comme sur la manière dont l’utilisateur peut se protéger. C’est, pour l’instant, une initiative assez unique en Europe. Pourtant, cette transparence est primordiale parce que la protection de la vie privée fait partie des droits de l’Homme et qu’elle doit être sanctuarisée. Actuellement, les données collectées sont stockées aux États-Unis et utilisées par des entreprises américaines. Pour elles, vous êtes un produit, et ce sont les informations que vous divulguez qui sont à la base de leur modèle économique. Il y a donc là de vrais enjeux liés à la souveraineté numérique non seulement pour les personnes mais aussi pour les entreprises ou les États.

Justement, comment faire comprendre que c’est un réel bouleversement économique et sociétal, et non pas un effet de mode ?

Effectivement, le basculement de notre société vers le numérique représente la troisième révolution industrielle. Pourtant, nous avons parfois l’impression que nos politiques publiques ne sont pas à la hauteur des enjeux qui sont tracés. Je pense à un détail, qui peut apparaître symbolique, mais qui me semble symptomatique. Aucun de nos présidents de la République n’a eu d’ordinateur sur son bureau, alors que nos concitoyens s’emparent à toute vitesse de ces nouveaux outils et en profitent, surtout depuis la bascule vers les terminaux mobiles comme le smartphone.

Pourtant, si on force un peu le trait, on pourrait trouver que certains projets relèvent plus du gadget que de l’avancée sociétale, non ?

Bien sûr, il y a du gadget, mais il y a surtout de l’expérimentation, du test, et beaucoup d’échec. Et c’est très bien comme ça ! Cette nouvelle culture permet d’apprendre à échouer pour mieux recommencer. C’est la même chose pour Internet : on y trouve beaucoup de bêtises, beaucoup d’âneries, comme dans la vie. Mais il n’y a pas que des chats qui font du skateboard sur Youtube ou Instagram, on y trouve aussi des choses extraordinaires, sérieuses, inspirantes, nouvelles. Et franchement, observer les jeunes d’aujourd’hui innover dans des incubateurs de jeunes pousses, c’est tout de même plus stimulant que de les voir se battre pour entrer chez Arthur Andersen, comme il y a 30 ans.

Victor Haumesser


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