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Exploration ou exploitation? Le Brésil intime en photo

Interview de Mara Klein, photographe de l’exposition Exploração

Publié le 15 janvier 2018 Mis à jour le 31 janvier 2018

Quatre mois durant, la berlinoise Mara Klein a embarqué pour le Brésil, appareil photo en bandoulière. De ce parcours de 15 800 kilomètres à travers l’Amazonie, le désert de Lençóis de Maranhenses, et près des anciennes mines de diamants de la Chapada Diamantina, elle retire une série de photos qui nous plonge dans l’intimité d’un pays où l’exploration des territoires le dispute à l’exploitation des richesses. Rencontre avec une photographe engagée.

© Mara Klein

© Mara Klein

Pourquoi avez-vous choisi le Brésil comme sujet de cette nouvelle série de photos ?

Tout commence avec une histoire d’amour… pour la langue, le portugais du Brésil. J’avais travaillé au festival international du film de Berlin, où sont présentés de nombreux films du Brésil. (Rien d’étonnant vu que ce pays est un grand producteur de films). C'est le film Que horas ela volta d’Anna Muylaert qui, en le découvrant, m’a donné une énorme envie de plonger dans cet univers linguistique et culturel !

Je me suis alors lancée le défi d’apprendre cette langue, de zéro, en m’immergeant dans le pays. J’ai d’abord passé deux mois à Salvador, une ville au nord-est du pays. Il fallait apprendre vite, car personne ne parlait anglais. J’ai découvert à cette occasion l’histoire de la région, marquée par l’esclavage [avant l’abolition de l’esclavage en 1888, la ville était notamment connue pour son marché aux esclaves, ndlr.], et où de nombreux mouvements de résistance ont vu le jour. Dans l’état de Bahia, il existe une grande concentration d’anciennes quilombos, [communautés établies par les esclaves, ndlr.], qui servaient de refuges à ceux qui parvenaient à fuir l’esclavage.

Les photos qui composent l’exposition Exploração ont été prises dans trois autres régions du Brésil, avec, à chaque fois, un focus sur les différentes ressources présentes :

  • L'Amazonie ;
  • La Chapada Diamantina, une région où se trouvent d’anciennes mines d’extraction de diamants. Aujourd’hui, l’exploitation des diamants est interdite et la région convertie en parc national et mise sous protection ;
  • Le désert de Lençóis de Maranhenses, un lieu onirique.

Désert

Dans ces trois cas, l’exploration de la région offre aux habitants l’opportunité de se reconvertir en guide touristique leur permettant de mieux gagner leur vie. Dans la Chapada Diamantina, cela a fonctionné : les gens se sont reconvertis et profitent du tourisme, sans que cela nuise à la nature, puisque leur région a été placée sous protection. En revanche, dans le cas de l’Amazonie, l’exploitation des ressources afin de faire des profits continue d’avoir des conséquences terribles sur les humains et la nature.

Quant au désert, le sable en lui-même n’est pas une ressource mais il fait de ce lieu un espace unique, qui attire de plus en plus de touristes. Certains – notamment des Européens- s’installent là-bas et représentent un nouveau danger pour la région, en provoquant sa gentrification et la migration forcée des habitants vers les banlieues des plus grandes villes.

Comment avez-vous sélectionné ces trois régions ?

Comme tout le monde, j’avais entendu parler de l’Amazonie, ce lieu de fantasmes pour les Européens. J’avais du coup très envie de faire un rapprochement personnel entre phantasme et réalité. Je suis arrivée à Manaus, une ville complètement improbable avec des gratte-ciels, au milieu d’une région de forêts. J’ai ensuite pris le bateau et pendant trois jours, remonté du fleuve Amazone pour aller à Santarem. J’y ai passé une semaine chez un homme dont la famille vit là-bas depuis des siècles.

En ce qui concerne le désert de Lençóis de Maranhenses et la région Chapada Diamantina, je les ai découverts par le bouche à oreille, alors que j’étais déjà sur place.

Pourquoi avez-vous choisi d’aborder le Brésil à travers ce mot clé exploração qui désigne à la fois l’exploration et l’exploitation ?

Je voulais faire un reportage sur les paysages naturels et humains au Brésil. En apprenant la langue, j’avais été frappée d’apprendre qu’en portugais il n’y a pas de distinction entre exploration et exploitation, deux manières pourtant totalement différentes d’aborder un territoire. (En fait, il existe un deuxième mot, mais il n’est jamais utilisé.) La langue, c’est aussi nos actes. Je me suis alors interrogée sur les effets provoqués par cette non distinction dans la conscience collective d’un pays.

Je me suis mise en quête de cette ligne floue, afin de la représenter en photo. Or, exploration et exploitation sont vraiment omniprésentes au Brésil. Avec plus de quatre millions d’espèces de plantes et animaux, et des forêts couvrant la moitié du territoire national, c’est l’un des pays avec la plus grande biodiversité au monde. Or si l’exploitation de ces mêmes richesses a fait du Brésil la neuvième économie mondiale, le prix de cette exploitation est énorme. En Amazonie, on observe la disparition d’une immense couverture forestière - 1 350 m² de forêt sont abattus à chaque seconde. C’est complètement dingue ! 2016 a été la pire année : près de 8 000 km² de forêt ont été rayés de la carte ! Deux fois la superficie de l’Allemagne… en un an seulement.

Amazonie

Il faut dire que la vitesse de déforestation est 17 fois moins élevée dans les territoires gérés par les communautés indigènes. Elles connaissent la valeur de la forêt puisque c’est leur chez eux… Or le président actuel [Michel Temer, ancien vice-président de Dilma Rousseff et son opposant politique, ndlr.] vient de geler les transferts de titres fonciers aux peuples indigènes…

En tant que touriste, j’étais sans cesse confrontée à cette ligne floue entre exploration et exploitation. Je participais à ces deux actions. Je pense que cela m’a d’autant plus frappée que je viens d’une ville, Berlin, où l’on réfléchit beaucoup au problème de la gentrification.

Quelle image du Brésil aviez-vous avant d’y aller ?

J’avais cette image flatteuse, que sans doute beaucoup ont, de la musique, des palmiers, du soleil, de la chaleur, de la joie de vivre, mais aussi des favelas, de la violence, de la corruption. Ce sont toutes des choses que j’ai retrouvées là-bas. Ce cocktail d’extrêmes, je l’ai vraiment senti à Salvador. C’est une ville qui est extrêmement riche en culture, avec notamment la musique, la danse et la capoeira. Les mouvements de résistance autour de l’esclavage lui donnent une importance particulière. Mais le nord-est du pays est en effet beaucoup plus déshérité que le sud. J’étais là-bas pendant l’impeachment de Dilma Rousseff, la présidente du Brésil. [Au pouvoir depuis 2010, la dauphine de Luiz Inacio Lula da Silva est visée par une procédure d’impeachment pour corruption et de manipulation comptable à partir de décembre 2015. Elle est finalement officiellement destituée le 31 août 2016.] À Salvador, tous ceux que j’ai rencontrés s’opposaient à cet impeachment, qui représentait, à leurs yeux, le coup d’État d’une élite.

Si je devais le résumer en un mot, pour moi, le Brésil est un pays … intense !

Comment procédiez-vous pour réaliser vos clichés ?

Alors tout d’abord, je disposais d’un vrai moment pour tisser des liens de confiance avec les personnes que je rencontrais. J’y suis restée quatre mois et demi. La langue a été un élément clé pour rencontrer les gens sur place. Je pouvais prendre le temps d’être inspirée par ce qui se passait autour de moi et mener mes projets photographiques. C’était un luxe d’avoir le temps d’être spontanée !

Ce n’est pas la première fois que votre travail photographique porte sur d’autres pays. Vous avez tour à tour choisi de mettre en lumière le tourisme au Zimbabwe, l’après l’élection présidentielle de 2013 dans ce pays, la société de Tel Aviv, la situation des migrants roms en France. Quels critères guident vos choix artistiques ?

Le fil de rouge de mon travail, ce sont les questions de migration, d’intégration et d’appartenance à une langue, une culture, un pays. Et un intérêt pour les individus touchés par des contraintes structurelles. Quelles soient liées au lieu de vie, à l’éducation, la politique… À chaque fois, j’essaye de prendre le temps pour rencontrer les gens. Si je peux être près d’eux, mes photos deviennent plus intimes, comme ceux des familles roms que j’ai accompagnées pendant presque un an. Mais ce n’est pas toujours évident de trouver un équilibre : d’être présente sans l’être trop. Le plus important à mes yeux est de respecter les personnes et leurs limites.

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

Mon père est médecin mais passionné de photos. Il a souhaité être photographe, mais le vendeur d’un magasin spécialisé l’a découragé en 1975 en lui disant : « Non, non, vous ne pourrez jamais vivre de cela. » C’était il y a quarante ans ! (rires) Mais il a gardé son amour de la photo. Il avait construit une chambre noire dans notre salle de bain quand j’étais enfant. Il prenait de supers photos.

J’ai commencé très tôt à prendre moi-même des clichés mais il m’a fallu du temps pour que j’accepte l’appareil photo comme le mien et non comme celui de mon père. Au départ, je me suis orientée vers le cinéma et j’ai réalisé quelques courts-métrages. Je suis revenue à la photo avec un regard aiguisé, avec l’envie de tout raconter en une image. C’est un défi que j’adore !

Quels sont les photographes qui vous inspirent ?

Il y en a plein !! Au-delà des classiques, j’adore les photographies de Moises Saman, qui fait beaucoup de reportages sur le long terme, dans l’humanitaire. Ses clichés sont violents mais envoient des messages incroyablement forts. Il y a aussi Paolo Pellegrin, Josef Koudelka - un de mes préférés – qui pendant des décennies a parcouru l’Europe et réalisé de nombreuses photos de Roms. Sebastiao Salgado, Annie Leibovitz, Helmut Newton, Taryn Simon, Gordon Parks et Jane Bown. Cette photographe anglaise est morte récemment. C’était une personne très discrète avec une grande sensibilité pour capter la lumière sur les visages des gens (notamment ce fameux portrait de Samuel Beckett qu’elle avait pris en quelques secondes alors qu'il sortait par la porte arrière d’un théâtre). Dernièrement j’ai aussi découvert Klea McKenna qui crée des magnifiques photogrammes de la nature en utilisant du papier photosensible.

Mais je tire aussi beaucoup d’inspiration d’artistes connus dans d’autres domaines, tels que Gillian Wearing, Janet Cardiff, Hannah Höch, Toni Morrison, Marina Abramovic...

Vous travaillez actuellement sur un nouveau projet, plus intime, dans lequel vous retracez le parcours de votre père lors de sa fuite hors d’Allemagne de l’Est. Qu’est-ce qui vous a poussé à saisir et creuser ce sujet familial ?

Mon père m’a toujours raconté cette histoire. Il possède une biographie qui met en lumière les différents aspects de l’histoire allemande. Il est né à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale, car ses parents étaient Juifs et communistes. Il a grandi en République tchèque où vivaient les Allemands des Sudètes. À l’âge de 14 ans, il s’est installé à Berlin-Est et à 30 ans, il a décidé de fuir l’Allemagne de l’Est, tout simplement parce qu’il avait envie d’être libre de voyager partout. Pendant un an, il s’est entraîné dans une piscine municipale. En 1975, il a fait semblant d’effectuer un voyage en Hongrie. Il est allé jusqu’en Roumanie en train, et il a traversé la zone libre à la nage. Il a parcouru presque 4 000 kilomètres pour réaliser 9 kilomètres, de Berlin-Est à Berlin Ouest !

Aujourd’hui il a 74 ans, et j’avais envie de reparcourir ce chemin avec lui. Pour comprendre. On a voyagé ensemble pendant 12 jours. C’était très émouvant de retourner ensemble sur les lieux de sa fuite, de voir la distance qu’il avait parcourue. D’avoir un petit aperçu de tout ce que cet homme que j’ai connu toute ma vie a vécu avant de devenir père. C’était un vrai cadeau.

J’ai réalisé plein d’entretiens avec lui. J’ai envie d’en faire une publication qui mélange textes et images. Et une nouvelle exposition.

En parallèle, vous êtes également professeure de langues. Vous arrivez à mener de front ces deux activités ?

Oui, tout à fait. J’enseigne exclusivement auprès de réfugiés. Pour moi, la photo et l’enseignement des langues, ce n’est pas du tout une contradiction. Je trouve fascinant de voir à quel point la compréhension d’un pays et d’une culture va bien au-delà de mots, d’une grammaire, mais englobe tout un système de codes culturels. Images et mots se complètent très bien à mon sens.

Et puis, l’enseignement des langues est pour moi quelque chose de très concret que je peux faire pour faciliter la venue de personnes qui ont déjà vécu beaucoup de choses, qui veulent construire un nouveau chez-eux, trouver un travail – bref, arriver.
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