"Notre écriture en langue des signes, c'est le théâtre"

Interview d'Emmanuelle Laborit, comédienne

Publié le 24 novembre 2016 Mis à jour le 12 septembre 2017

Emmanuelle Laborit est une comédienne sourde de naissance, la première à avoir reçu un Molière, en 1993. Depuis 2004, elle dirige l'International Visual Theatre (IVT), laboratoire de recherche linguistique, artistique et de formation à la langue des signes, lieu de rencontre unique en France entre sourds et entendants, où elle avait fait ses premiers pas de comédienne. Elle est également l’une des figures militantes de la LSF.

© S.Badie-Levet

© S.Badie-Levet

Retrouvez l'interview retranscrite dans son intégralité :

Depuis l’adolescence vous militez pour la langue des signes. Pourquoi ce combat est-il si important pour vous ?

C’est vrai qu’en fait la première fois où je me suis rendue compte que j’avais un souci d’intégration, c’était dans le système scolaire. Parce que dans les cours que je recevais, il n’y avait pas de langue des signes. Je viens d’une famille qui est entendante. Il n’y avait pas de personnes sourdes dans ma famille. Et c’est vrai que dans le système scolaire parisien, le système scolaire bilingue, en langue des signes et en français, n’existait pas à l’époque [dans les années 1970-1980]. J’étais obligée d’aller dans une école oraliste. Le fonctionnement de l’école en France, c’est 95% de méthode oraliste. Je trouvais cela injuste. C’est là, face à cette injustice, que mon combat a commencé.

La langue des signes est-elle mieux prise en compte depuis la loi sur l'égalité des chances de 2005 qui la reconnait comme une langue à part entière ?

C’est vrai que cette loi de 2005 a été vraiment fondamentale. Elle a enfin reconnue la langue des signes comme une vraie langue, à part entière, avec tous ses paramètres. Elle a été reconnue non pas comme une langue de niveau inférieur réservée à une petite minorité, mais comme une vraie langue, comme les autres. Je dis aussi souvent que cette loi est comme un bout de papier et que pour la rendre concrète, il y a encore beaucoup de difficultés à surmonter. On a vraiment besoin de concret, de mise en situation. Par exemple, dans les informations à la télévision, dans les médias en général : où est la place de la langue des signes ? On la voit très très peu. Ainsi, cette loi a été instaurée mais l’accessibilité est-elle partout présente ? Pas du tout. Je vous donne un exemple très éloquent : à l’école, la langue est normalement libre de choix. On peut choisir la méthode orale pure, l’enseignement est alors transmis par un enseignant qui parle en français oral, sans utiliser la langue des signes. Parfois, on insère un petit peu de langue des signes dans ce système. Et puis, il existe le choix d’un enseignement suivi en langue des signes. Et là malheureusement, l’équilibre n’est pas du tout respecté : l’enseignement en langue des signes est très très minoritaire. La loi de 2005 favorise ce choix d’éducation mais malheureusement ça manque aussi d’engagement de l’État. On a besoin de reconnaissance de la langue aussi dans la scolarité. La langue est fondamentale pour aussi s’épanouir en tant qu’être humain, en tant que personne avec une identité propre, pour faire partie de la société vraiment. Apprendre en général, apprendre le français, une seconde langue, c'est fondamental. Et si l’enseignement ne se fait pas en langue des signes, on ne peut pas acquérir ces connaissances-là. On a besoin d’une ouverture et cette ouverture se fait grâce à la langue.

Vous dénoncez souvent la logique réparatrice de la surdité, s'accompagnant notamment de la pose dès le plus jeune âge d'implants cochléaires...

Alors attention ! C’est vrai que l’implant cochléaire, c’est le choix de chacun, je ne le juge pas. Je respecte le choix des parents d’implanter ou pas leurs enfants. Il y a des personnes qui sont devenues sourdes et qui souhaitent être implantées pour récupérer leur audition. Par contre, je ne suis pas d’accord avec un fait : cela concerne les lobbyings politiques. Lorsqu’un enfant naît, nous avons tendance à tout de suite considérer qu’il est sourd et vouloir l’implanter. C’est vraiment un lobbying médical. Que le médical prime, c’est là où je ne suis pas d’accord.

Vous avez contribué à médiatiser et à rendre visible la communauté et la culture sourde avec le Molière que vous avez reçu en 1993 et votre autobiographie Le Cri de la mouette...

Je ne sais pas si ça a changé. Comment dire… Je pense qu’il y a eu une évolution, lors des rencontres qu’on a faites aussi. Je sens qu’effectivement une ouverture s’est créée, c’est vrai. Mais, encore aujourd’hui, quand on rencontre des personnes entendantes, elles sont vraiment sidérées de découvrir l’histoire de la langue des signes, l’histoire des sourds, la naissance de la langue des signes. Personne ne connaît encore cette histoire-là. Et je vois qu’il y a encore maintenant beaucoup de méconnaissance alors que l’on est en 2016 ! Dans les programmes de l’Éducation nationale, on ne parle pas du tout de la langue des signes alors qu’elle fait partie de l’Histoire de France ! La « première mondialisation » vient des personnes sourdes. Bien sûr il y a eu depuis l’interdiction de cette langue dans l’éducation, en France notamment. Elle est devenue une langue mineure, mais elle peut être ouverte à tous aujourd’hui. On sent que ça évolue. Il y a une ouverture d’esprit effectivement. Mais encore aujourd’hui on ne voit pas la langue des signes dans la société : ni dans les informations, ni dans tout ce qui nous entoure… Et ça, c’est vrai que ça manque.

À l’heure actuelle, il n’y a qu’une émission bilingue langue des signes et français, L’œil et la Main, sur France 5. Elle pâtit de plus d’un mauvais horaire de diffusion, le lundi à 8h30.

Mais il y a des rediffusions à 11h ! Heureusement que cette émission est là. Ça fait en plus très longtemps qu’elle existe. Effectivement l’heure de diffusion n’est pas pratique mais vous connaissez le monde de la télévision… Il faut vraiment argumenter pour obtenir des horaires de diffusion adéquats. Elle a le mérite d’exister. Il existait des émissions pour les enfants. Je trouve dommage qu’elles aient disparu. Je ne sais pas si vous connaissez, c’était Les Mains ont la parole. En langue des signes, elle était destinée aux enfants sourds, mais les enfants entendants regardaient aussi, ils étaient très attirés par cette émission. Et après dans la rue etc… lorsqu’ils croisaient des personnes sourdes, il n’y avait plus d’appréhension, plus de peur. C’était devenu un peu naturel. Parce qu’inconsciemment, ils avaient intégré cette histoire de langue des signes, grâce à cette émission. Et il n’y avait pas par exemple, ce genre de questions : « Non mais on peut tout dire en langue des signes, vraiment ? Mais est-ce qu’on peut vraiment dire des choses abstraites ? On peut parler de philosophie en langue des signes ? » Non. Ces questions-là n’avaient plus lieu d’être. On voyait la langue des signes, il n’y avait plus d’appréhension ou de « Mais pourquoi me parle-t-il avec ses mains ? », etc. Je crois que vraiment que ces émissions ont un pouvoir important. Et elles devraient revenir. Surtout pour les enfants.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication facilitent-elles l’essor de la langue des signes et la communication entre les personnes sourdes ?

Effectivement depuis l’arrivée d’Internet, qui permet la visio, le FaceTime sur les appareils Apple, Skype, tous ces appareils et applications sont vraiment très pratiques pour les sourds. Grâce aux technologies, on peut communiquer par textos, par visio, etc…

Ce qui est bien et intéressant, c’est aussi la compréhension du visuel. Et que tout ne soit pas nécessairement lié au son. Parce que le fonctionnement du monde aujourd’hui se fait beaucoup via le son. On manque parfois d’images. Et parfois même, les personnes entendantes oublient de regarder avec leurs yeux, parce qu’elles sont un peu obnubilées par le son. Et en fait, on entend plus vite qu’on ne voit. C’est vrai que ce serait utile d’avoir un équilibre parfois aussi dans les nouvelles technologies.

Pour revenir à votre parcours : vous avez repris la direction d’IVT (International Visual Theatre) en 2004. Qu’est-ce qui a présidé à ce choix ?

Pourquoi ? Très franchement… On est venu me chercher. (rires) Donc c’est vrai la première fois, j’ai hésité. C’était un peu tôt. En 2003, je sentais que c’était important parce qu’IVT était un lieu où… moi-même j’ai découvert la langue des signes. J’ai découvert le théâtre grâce à IVT. J’ai découvert la culture sourde. C’est aussi grâce à IVT que je me suis construite. Je ne pouvais pas les laisser tomber. Je ne pouvais pas décemment répondre « non ». Et puis, lorsqu’on a déménagé ici [depuis 2004, IVT est installé dans le 9e arrondissement de Paris, dans l’ancien théâtre Grand-Guignol, ndlr.], nous avons eu un nouveau lieu. Nous n’étions plus une compagnie de théâtre itinérante. C’est vraiment devenu un lieu physique où on créait des choses, où l'on accueillait le public. On accueillait différentes compagnies qui étaient en devenir, qui cherchaient, qui travaillaient sur la langue des signes. On les accueillait ici pour essayer de développer la culture sourde et la langue des signes. Parce que souvent on dit : « Mais la langue des signes n’a pas d’écriture ! » or pour moi c’est le contraire ! On a une écriture en langue des signes. Et cette écriture, c’est le théâtre !

Pourriez-vous nous parler de cette langue des signes et de ses caractéristiques ?

Alors la langue des signes est une langue vraiment très riche, très complète par de multiples aspects. Le fonctionnement est très différent effectivement de la langue vocale. Dans toutes les langues orales et vocales en général, il existe un lien. Les mots s’enchaînent les uns aux autres, dans une phrase, avec une syntaxe particulière. En langue des signes, c’est différent. C’est le corps qui s’exprime. Il y a trois aspects : Parce qu’on parle beaucoup dans l’espace, il est très important que l’on ait un axe. Notre corps humain est un axe. Derrière nous, c’est le passé, devant, c’est le futur. On peut changer le point de vue de l’histoire, le mettre devant nous, dans un plan plus horizontal. Et parler d’avant, par exemple ma naissance et puis après ma naissance en le plaçant dans l’espace, devant moi. Mais aussi en le décalant et en le mettant derrière moi. On a plusieurs axes.

Les expressions du visage sont fondamentales. Elles aident beaucoup au sens. Notamment les sourcils, sur une question, une interrogation par exemple. Quand on signe sans sourcils ou sans expression du visage, on se demande ce qui se passe. On se demande si vraiment il y a une interrogation. Alors que si les sourcils sont levés, c’est une interrogation. Pour la négation aussi c’est important les expressions du visage. Ces mimiques faciales donnent un peu une clé de compréhension. Si on devait prendre une comparaison : en langue orale vous savez qu’il y a des tons. On parle en intonation. Les mimiques faciales sont vraiment sensibles et vraiment très fines. Et peuvent vraiment donner une structure et une syntaxe à la langue, fournir la compréhension. Parfois pour un seul et même signe, si l’expression du visage change ou n’existe pas, on ne peut comprendre. Par exemple, si je ne fais pas d’expression et que je fais ce signe-là [Emmanuelle Laborit se passe la main devant le visage], l’interprète ne peut pas traduire, parce que ça, ça ne veut rien dire. Je suis obligée de rajouter et de faire sérieux par exemple. Avec le visage qui va avec. Avec les sourcils. Et si je fais comme ça, ça veut dire « sérieux ». Si je fais comme ça, c’est « triste ». C’est le même signe mais avec l’expression, ça change. Et donc sans visage, on ne pourrait pas avoir le sens. On ne pourrait pas avoir d’informations. Il y a évidemment des configurations propres à la langue. Les configurations sont essentielles, elles font parties de la grammaire de la langue des signes. La forme de la main par exemple… On ne peut pas faire de l’à-peu-près en langue des signes. On ne peut pas signer à-peu-près « travail » par exemple. Ce n’est pas possible. Il y a des signes précis. Des configurations précises. Sinon c’est comme une faute d’orthographe, si vous voulez. On ne peut pas écrire un mot comme on le souhaite. Les configurations, c’est pareil.

Et puis, il y a enfin le mouvement. Quand on veut noter les signes sur un papier ou dans un dictionnaire notamment, on a du mal à expliquer le signe. Parce qu’il faut mettre une flèche : il monte vers le haut, se déplace vers le bas... Le mouvement fait partie intégrante de cette langue. Bien sûr maintenant avec les nouvelles technologies, avec les caméras, on arrive à capter des mouvements de façon parfaite, dans tous les sens : en bas, en haut, sur les côtés. On arrive à reconnaître ces mouvements-là.

Par exemple, il y a un signe que j’aime particulièrement. Le mot en français est moins joli mais le signe est vraiment magnifique : c’est « jusqu’à maintenant ». Je trouve que ce mouvement-là en langue des signes a quelque chose. C’est un mouvement joli, chorégraphié presque. Souvent quand les entendants apprennent la langue des signes, ils disent « Ah ! mais on dirait que c’est presque une chorégraphie en danse ! » Eh bien effectivement, ce n’est pas une vraie chorégraphie mais ça porte le sens. Il y a de l’information.

Et puis, il y a enfin la labialisation, le mouvement de la bouche. Vous avez peut-être remarqué, moi je ne parle pas la bouche fermée quand je signe. Je fais beaucoup de mouvements des lèvres. Il y a parfois des petits bruits. Le mouvement de la bouche est important. Il y a quelques influences du français dans le mouvement des lèvres. Quelques mots sont repérables dans le mouvement des lèvres, parce qu’on vit aussi dans la culture française. Quand on rencontre des personnes étrangères, des personnes chinoises par exemple, ils ont aussi leurs codes et leurs mouvements labiaux. Cela dépend de la culture à laquelle ils sont attachés. Moi, évidemment je suis attachée à la culture française, chaque langue est influencée par sa culture.

Le regard est fondamental. Parce que... Par exemple, vous êtes jolie. Je vous regarde vous, je vous regarde en tant que personne et je vous dis « Vous êtes belle ». Mais, en général, si je dis le concept de la beauté, mon regard va changer. Donc vous savez si je parle d’une personne en particulier ou d’un concept. C’est très fin, c’est vrai. Le regard aussi peut être important et fondamental par exemple… dans les transferts notamment. On fait des transferts de personnes dans les narrations, dans les contes. C’est fondamental, quand on raconte une histoire à des enfants, quand on incarne des personnages. Donc je choisis un peu mon espace et je dis : « On est dans la forêt, il y a le loup et le petit Chaperon rouge », par exemple. On peut commencer à interagir. Je me mets dans la peau des personnages. Je fais le loup par exemple. Je suis le loup et j’avance, je me cache derrière les arbres, je me lèche les babines etc. Je suis vraiment le loup. Et voilà, je deviens le petit Chaperon rouge : Je me balade, colchique dans les prés, etc. Les transferts, c’est ça aussi qui fait la richesse de la langue. C’est ça tous les paramètres de la langue des signes. C’est un peu résumé mais je crois que j’ai été complète !

Propos traduits par Florine Archambeaud,
interprète LSF/ Français


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