"Mon envie de mettre le dessin au coeur d'une émotion est toujours la même"

Interview de François Schuiten

Publié le 22 novembre 2016 Mis à jour le 28 juin 2017

Quelques jours avant l’inauguration de l’exposition Machines à dessiner au Musée des arts et métiers, nous étions attablés tous les trois en terrasse, François Schuiten, Jim, le chien dont il ne se sépare jamais, et moi, à l’angle du boulevard et de la rue Saint-Martin. Une occasion unique de plonger, entre deux grondements de klaxon et trois bouffées d’échappement, dans les univers protéiformes de ce maître incontesté du 9e art, dessinateur de la mythique série des Cités obscures, mais pas que...

© Musée des arts et métiers - Hélène Mauri

© Musée des arts et métiers - Hélène Mauri

Comment devient-on dessinateur ?

Je suis devenu dessinateur car j’ai réellement aimé Franquin, qui est un homme que j’admire au plus haut point et dont le travail continue, aujourd’hui encore, à me fasciner. Mais j’ai aussi aimé Hergé, Rembrandt, Michel-Ange… Plus jeune, je mélangeais tout, je ne faisais aucune différence entre les grands peintres que mon père aimait et les bandes dessinées que me faisait découvrir mon grand frère. Tout me paraissait fascinant, et j’éprouvais le même plaisir à regarder une gravure de Picasso qu’un dessin de Macherot, parce qu’ils étaient tous les deux une porte ouverte vers des histoires. Leur puissance d’évocation et leur univers étaient quelque chose qui pour moi était au-dessus du genre si bien qu’il n’y avait pas d’un côté la bande dessinée et de l’autre la peinture, contrairement à mon père qui trouvait que la première était un art mineur. C’est peut-être aussi un peu parce que la bande dessinée était pour lui une sorte de zone interdite que je suis devenu dessinateur, car c’était une façon de rentrer en résistance. De toute façon, je ne me suis jamais senti la force de devenir peintre, de me confronter à ses techniques, ses supports... La longue histoire de la peinture que m’enseignait mon père est intimidante, terrifiante pour qui veut s’y frotter et apporter son petit maillon.

Vous avez publié vos premières planches, entièrement dessinées au stylo bille, à 16 ans dans Pilote. Depuis, votre manière d’appréhender le dessin a-t-elle changé ?

Rien n’a changé et, en même temps, tout a changé. Par certains côtés, j’ai en effet le sentiment que j’ai toujours tout à apprendre et qu’il est nécessaire de se remettre en question constamment. C’est un sentiment qui m’habite depuis le début et, après chaque case, chaque planche, chaque album, je reste conscient qu’il n’existe jamais aucun acquis, et que tout est toujours à refaire. Aujourd’hui encore, c’est une angoisse qui m’obsède. En revanche, ce qui a changé, c’est que je sais mieux apprécier ce qu’il m’est difficile de dessiner. Je connais et je comprends mieux mes défauts, même si je ne les vois pas encore tous ou en tout cas pas toujours au bon moment. Autrement, mon goût de dessiner est identique comme mon envie de mettre le dessin au cœur d’une émotion, qu’il aide celui qui le regarde à rêver, qu’il soit source de plaisir pour soi comme pour le lecteur. La notion de plaisir est quelque chose de très important pour moi. C’est une drôle de sensation qui ne se donne pas comme ça. Le plaisir se cherche, il faut le traquer et surtout il s’entretient. C’est un muscle, une discipline extrêmement exigeante.

Si le dessin est au cœur de votre métier, vous avez pourtant utilisé très rapidement d’autres moyens de narration…

Ce n’est pas venu d’une décision froide ou d’une volonté très claire, mais plutôt naturellement avec toujours l’envie de raconter des histoires, de crédibiliser des univers de papier et d’explorer toutes les potentialités du monde narratif. Lorsque je dessine une case, j’éprouve toujours le désir de voir ce qu’il y a dedans, ce qu’elle promet, ce qu’elle a dans ses tripes. Parfois je les refais, je les retravaille en leur offrant une autre dimension. Mais, je les confronte aussi avec d’autres moyens d’expression pour voir comment elles peuvent dialoguer avec d’autres technologies. Curieusement, j’ai découvert que sur une scène de théâtre ou d’opéra comme dans un musée, j’avais le sentiment de me retrouver un peu dans mes cases. Il y a des espaces clos avec des entrées et des sorties, une magie de la lumière, une temporalité, des décors... qui me rapprochent de mon métier. J’y suis donc allé avec beaucoup plus de sérénité que je ne serais allé vers le cinéma. D’ailleurs, je n’ai jamais voulu être réalisateur. Même si les Américains ont réussi de très belles adaptations, bande dessinée et cinéma sont pour moi de faux amis. Et je travaille suffisamment avec des cinéastes pour me rendre compte que ce sont vraiment des moyens d’expression totalement différents, même si pour certaines personnes lire une bande dessinée c’est un peu regarder un film.

Quel est le fil rouge entre ces multiples expériences ?

Le récit. Le récit, c’est à dire le fait d’être à la recherche de ce qui nourrit l’imagination. Par exemple, participer comme dessinateur à la mission « Scan Pyramids », c’est se confronter aux secrets de la grande pyramide, c’est se donner le temps de tisser un lien avec les potentialités de l’histoire, avec les mythes. Je suis un dessinateur qui a besoin d’une trame narrative et lorsque je conçois une image, elle est nourrie de récit, elle est gorgée d’histoire. Je ne suis pas un très bon graphiste alors j’ai besoin que chaque dessin soit pour le lecteur comme un petit moment de voyage, que son oeil se pose sur mes images, se perde et les traverse. J’adore lorsque l’on passe du temps dans une image.

C’est la raison pour laquelle vous prolongez souvent vos bandes dessinées à travers des expositions ?

Faire vivre une bande dessinée au-delà du papier est vraiment une question qui m’obsède. Aujourd’hui chaque publication est perdue au milieu de milliers d’autres, dont certaines sont magnifiques et se suffisent à elles-mêmes. Mais, personnellement, j’ai toujours le sentiment que mes œuvres sont fragiles, qu’elles ont besoin de s’épanouir autrement, de s’adosser à une autre dimension, de résonner sur un autre support que le papier. Une exposition, c’est un peu comme une ancre… En tout cas, c’est comme cela que j’ai pensé Machines à dessiner, car le Conservatoire est un lieu d’ancrage dans l’histoire française. Et aussi dans mon histoire personnelle, depuis ce coup de cœur incroyable lors de ma première visite jusqu’au projet de rénovation de son Musée puis de sa station de métro. C’est un lieu que j’adore, un lieu magique, mystérieux. À travers cette exposition, il ne s’agit donc pas simplement de raconter l’histoire de l’album, mais de le faire dialoguer avec autre chose, de créer une passerelle entre deux mondes : le pouvoir de fascination dont disposent les machines et le plaisir que le dessiner peut donner à voir de cela. Cette exposition n’a donc pour seule ambition que de faire résonner le goût du dessin et le plaisir que le dessin peut procurer, de faire surgir un désir et un bonheur naturel de dessin. Tout le monde a déjà éprouvé l’envie de dessiner, de poser son empreinte sur le papier, de créer des formes, de révéler des émotions... Je souhaite favoriser et faire émerger ce goût-là. Car, pour moi le dessin n’est pas une question de capacité ou de talent mais avant tout une question d’appétit. La question n’est pas de pouvoir ou de savoir dessiner, mais de prendre du plaisir et d’en avoir une envie féroce.

Un pouvoir de fascination des machines qui explique votre intérêt pour les moyens de transport ?

J’ai une réelle fascination pour les locomotives mais ce qui m’intéresse, au-delà des objets en eux-mêmes, c’est ce qu’ils représentent et ce qu’ils nous apprennent sur notre société et son évolution. Nous voyons bien les défis qui entourent les moyens de transport que nous utilisons au quotidien car le déplacement est aujourd’hui encore au cœur de nos modes de vie. Il est l’expression de nos ambitions comme de nos lâchetés, notamment lorsque nous avons laissé une place trop importante aux voitures polluantes qui ont donné naissance à nos villes asphyxiées. Les transports sont ainsi l’une des meilleures entrées pour penser la ville et la société, et surtout pour anticiper l’avenir car ils nous obligent constamment à les imaginer autrement. De ce point de vue, nous les avons toujours pensés plus rapides. Aujourd’hui, nous ne pourrons pas aller beaucoup plus vite qu’un Thalys entre Paris et Bruxelles, et de toute façon le gain de temps ne sera pas très intéressant. En revanche, nous pouvons désormais imaginer ce que les moyens de transport pourront nous apporter de plus, individuellement et collectivement, au-delà du simple fait d’aller d’un point à un autre: une manière de découvrir le monde. Je rêverais ainsi que nos moyens de locomotion soient aussi des lieux où l’on puisse comprendre une ville, la ressentir. Qu’un déplacement ne soit pas simplement un parcours, mais une initiation, un voyage.

Est-ce cette envie de voyage qui vous conduit à choisir Paris pour planter le décor de Revoir Paris ?

Paris est une ville avec laquelle j’entretiens un lien très profond même si je ne m’en rendais pas obligatoirement compte. Pourtant, mes regards ont souvent été tournés vers elle, vers ses richesses architecturales et culturelles, sa diversité. Avec Benoît Peeters, qui lui est parisien depuis longtemps, nous souhaitions travailler sur cette icône. Mais, une icône c’est intimidant, et nous nous sentions incapables d’avoir un regard juste. Jusqu’au jour où nous avons trouvé l’histoire qui faisait de Paris une évidence, une vraie nécessité aussi. Elle s’imposait d’elle-même. Et puis, lorsqu’on vient d’une ville comme Bruxelles, on est fait pour aller voir autre part. C’est une ville qui regarde vers ailleurs, traversée par des voitures, des trains, des avions... Elle vous pousse à partir mais aussi à revenir. Bien sûr, c’est la capitale de la Belgique, mais elle est aussi détachée de toute appartenance. Elle n’est pas vraiment flamande, pas véritablement wallonne, elle est sur une ligne de fracture. C’est ça qui me plaît en elle, comme si elle était posée sur une faille tectonique entre deux mondes qui vont se séparer. Cela la rend attachante, même si les difficultés, liées notamment à son identité, sont évidentes contrairement à Paris où l’on naît et où l’on est parisien.

Propos recueillis par Yvan Boude

Scan Pyramids, conçue et coordonnée par l’Institut HIP, est une mission scientifique dédiée à la connaissance des pyramides, et plus particulièrement à leur architecture intérieure.


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