L'ouverture sociale : pour d'autres excellences

Enquête

Publié le 11 juillet 2017 Mis à jour le 18 septembre 2017

Importance démesurée des diplômes, âpreté d’une sélection scolaire basée sur des critères principalement académiques, inégalités d’accès aux formations en fonction du milieu social : les obstacles ne manquent pas sur la route qui mène de la formation à l’emploi. Quelles réponses apporter aux jeunes en situation de fragilité ? En tant qu’innovateur social, le Cnam a décidé de s’ouvrir à d’autres profils et à d’autres pédagogies.

© Icon Pond - Flaticon

© Icon Pond - Flaticon

Cet article a initialement été publié en juin 2015 au sein du Cnam mag' n°2.

Le lien entre formation et employabilité, dans la France d’aujourd’hui, est paradoxal : des bac+5 peuvent occuper des emplois faiblement qualifiés et sans devenir, tandis que les titulaires d’un diplôme professionnel trouvent parfois des emplois sans grand rapport avec le métier qu’ils ont appris. Face à cette situation, le Cnam choisit de mener une politique d’ouverture sociale ambitieuse. Mais que recouvre cette expression ? « Le Conservatoire défend depuis son origine la promotion sociale, au travers de la formation supérieure », explique Thibaut Duchêne, directeur du réseau de la réussite Vincent-Merle du Cnam. « L’ouverture sociale, c’est autre chose, c’est aller au-devant de publics en difficulté dans leur poursuite d’études, dans leur insertion professionnelle et créer les conditions de leur réussite ». Les décrocheurs, les mésorientés, tous ceux éloignés des études supérieures ou qui ont des difficultés à y entrer sont ainsi ciblés, afin d’améliorer leur poursuite d’études et au final leur insertion sur le marché du travail. Le cas des bacheliers professionnels est particulièrement parlant. Si 60% d’entre eux souhaitent réaliser des études supérieures, seuls 30% s’y inscrivent effectivement, et les taux de réussite en première année sont très bas: entre 0 et 4% selon les filières.

Du bac pro à la licence

Amener ces bacheliers, grâce à un accompagnement et des méthodes pédagogiques adaptées, vers une licence générale en management ou en sciences industrielles, c’est l’objectif de l’École Vaucanson, installée aux portes de Paris sur le site du Landy à Saint-Denis. Pierre Rieben, son ancien directeur, nous rappelle « qu’à l’origine du projet, il y a d’une part le constat que les études supérieures constituent pour les bacheliers professionnels comme un plafond de verre, d’autre part la volonté de revaloriser la filière professionnelle ». L’École accueille donc des bacheliers à fort potentiel et motivés par la poursuite d’études. Objectif : accéder à des emplois qualifiés, ou s’engager dans un deuxième cycle de formation supérieure. Après 5 ans d’existence, « le dispositif fonctionne très bien. Il y a parfois des préjugés mais qui disparaissent vite parce que nos jeunes ont des profils très intéressants pour les entreprises » assure Pierre Rieben. Hélène, 21 ans, en dernière année de licence, avait aussi des réticences envers l’image d’une « licence au rabais, pas assez spécialisée ». Mais elle a très vite changé d’avis et vante maintenant «sa montée en compétences » et surtout « l’expérience professionnelle accumulée grâce aux périodes en entreprise ». Car, parmi les points forts de la formation, il y a l’alternance: des périodes de cours et de mises en situation professionnelle se succèdent tout au long des trois années de formation. Et, comme le rappelait notamment le Conseil d’analyse économique (CAE) dans une note publiée le 7 janvier 2015 « l’alternance joue un rôle clé pour insérer dans l’emploi des jeunes pas ou peu diplômés ».

De plus, comme le précise Pierre Rieben, « le système de formation de l’apprentissage permet d’atteindre l’équilibre financier, grâce à la taxe d’apprentissage et à la subvention de la Région », tout en augmentant l’indépendance financière des étudiants.

Enseigner différemment

Un autre atout de l’École Vaucanson vient de son approche innovante, qui fait la part belle à la pédagogie par projets. Yohan Dubigeon est un des 50 intervenants, tous enseignants du Cnam ou vacataires professionnels. Enseignant aussi à Sciences Po, il assure ici un cours sur les outils et méthodes de l’expression écrite. « On ne peut pas leur faire gratter du papier pendant des heures. C’est donc un format beaucoup plus interactif, qui permet de faire travailler en autonomie et d’alterner des séquences de prise de notes, de discussion, de mise en commun ». En ce moment, les élèves travaillent par exemple sur des projets d’ouverture socioculturelle, en petits groupes, à partir de matériel varié : films, livres, etc. Le thème retenu ? Les controverses sociotechniques et la mobilisation citoyenne. L’enseignant sourit : « Au départ, ils avaient un peu peur! Il a fallu désamorcer le vocabulaire, et les rassurer ». Le but de la manœuvre : leur donner les moyens de s’emparer de problèmes auxquels ils peuvent être confrontés, améliorer leur confiance en eux et leurs capacités à communiquer. L’École Vaucanson ne se limite pas aux bacheliers professionnels en formation initiale. Elle accueille aussi des personnes déjà en poste, mais dont le niveau d’études limite leurs possibilités d’évolution professionnelle. Stéphanie a 36 ans, et travaille dans un service de comptabilité chez EDF. Après avoir réalisé une Vap85 au Cnam, elle a pu intégrer Vaucanson en deuxième année de licence et a tout de suite été convaincue par les méthodes employées : « La pédagogie par projets correspond vraiment à ce qu’on vit en entreprise ». Une fois sa licence en poche, elle a décidé de s’inscrire en master au Cnam.

Raccrocher les décrocheurs

Autres profils concernés par la politique d’ouverture sociale du Cnam : les étudiants du supérieur en situation d’échec. Selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur, 25% des étudiants qui s’inscrivent dans une première année de licence ne l’achèveront pas. Comment prendre en charge ces décrocheurs ? La réponse apportée par le Cnam en Alsace à cette question est inédite. Depuis deux ans, il propose un diplôme d’université en un an, le Projet orientation solidarité qui permet de faire un bilan de ses capacités, réfléchir à ses motivations et définir un projet professionnel. La spécificité de cette formation est d’être accolée à une période de service civique. Après un premier semestre de 200 heures de cours de communication, d’expression écrite et orale, d’informatique, de connaissances sur le monde socio-économique, les étudiants passent six mois dans un organisme d’accueil. Ils réalisent à cette occasion un projet citoyen, dans des domaines variés : culture, santé, environnement, éducation… Delphine Franco-Keller, qui a fait partie de la première promotion était selon ses propres mots « une vraie décrocheuse ». « J’ai pris le temps de réfléchir et de me poser les bonnes questions sur mon avenir. Cette formation m’a redonné le goût des études et révélé mon désir de me lancer dans la gestion en entreprise. »

Ce système hybride éprouvé en Alsace pourrait faire des émules, et se déployer dans d’autres régions. Délaissés, désorientés, décrochés du supérieur, de nombreux jeunes rencontrent des difficultés lors de leur transition entre formation et emploi. Avec des conséquences toujours préjudiciables : découragement et difficulté de trouver sa place dans la société, éloignement du marché du travail ou encore retard de l’entrée dans la vie active. D’où la nécessité de s’écarter du modèle académique et d’inventer des dispositifs d’orientation et de formation, des méthodes pédagogiques, des contenus d’enseignement spécifiques à ces publics.

Par Victor Haumesser

Le réseau Vincent-Merle en 2015 [1]

Vincent Merle, professeur au Cnam de 2003 jusqu’à son décès en 2013, a été à l’origine des trois principes essentiels de la politique d’ouverture sociale du Cnam : aller vers les publics en difficulté, avec des méthodes pédagogiques alternatives et plus adaptées, et viser l’employabilité la plus forte possible. Aujourd’hui, le Réseau de la réussite Vincent-Merle est chargé, entre autres, de déployer le dispositif Vaucanson sur tout le territoire. Alors que l’école Vaucanson d’Île-de-France souffle sa cinquième bougie, le Cnam Bretagne a inauguré la première école de ce type en région en 2012, et sera suivi dès la rentrée prochaine par la Guadeloupe. D’autres projets d’ouverture sont en cours, en Lorraine, Rhône-Alpes, Paca, Normandie, Poitou-Charentes et Centre.

Le Cnam derrière les barreaux

Améliorer les possibilités de réinsertion des détenus en leur facilitant l’accès à une formation fait partie des initiatives d’ouverture sociale du Cnam. En effet, permettre à un détenu de passer un examen est un véritable parcours du combattant : accès aux outils numériques, mise en place d’examens blancs, demande d’autorisation de sortie pour les épreuves écrites, tout se complique en prison. Idem pour les oraux: il faut expédier les sujets par fax et mettre en place une visioconférence avec les examinateurs. Ces actions, organisées par les équipes du Cnam-Intec depuis 2007 dans 23 centres de détention, et gérées par Véronique Dejardin, vont être déployées sur l’ensemble des formations.

[1] Date de la publication initiale de l'article