"Est-ce une langue que l’on méprise, ou ceux qui veulent la parler ?"

Enquête sur la langue arabe

Publié le 5 juillet 2017 Mis à jour le 18 septembre 2017

Alors qu’elle est parlée par trois millions de personnes dans notre pays, l’arabe n’est manifestement pas une langue comme les autres. Par crainte du communautarisme, par manque de volonté politique, son enseignement dans le primaire et le secondaire souffre d’un manque flagrant de moyens. Au risque de laisser le champ libre aux associations religieuses. Pourtant, difficile de croire que la deuxième langue la plus parlée en France ne serait que celle d’une communauté.

© Koraichi - Vincent Ferron, ville de Limoges - BFM

© Koraichi - Vincent Ferron, ville de Limoges - BFM

Septembre 2009. Sur le plateau de télévision d’une grande chaîne d’information, un homme politique propose de renforcer l’enseignement de l’arabe au collège et au lycée. Rapidement, le journaliste l’interrompt : « Il n’y a pas de dérive possible ? Parce que, bon… Vous voyez bien… l’apprentissage de l’arabe… ». Quelques instants plus tard, à la question de savoir s’il encouragerait ses enfants à apprendre cette langue, notre homme politique s’en étonne : « Mais pourquoi donc ? Je ne suis pas de culture arabe ! ».

Comment expliquer un tel malaise, alors que l’université, les classes préparatoires et les grandes écoles ont depuis longtemps intégré l’arabe dans leurs cursus ? Langue civilisationnelle, elle est aussi un atout économique : pendant les dix dernières années, le montant des échanges entre la France et les 23 pays ayant adopté l’arabe comme langue officielle a bondi de plus de 50 %. C’est l’une des six langues officielles de l’ONU. Sa présence est forte dans les domaines du tourisme, de l’aide humanitaire, de la diplomatie, du renseignement… Ainsi, au ministère des Affaires étrangères, les candidats à l’épreuve d’arabe dépassent aujourd’hui en nombre ceux qui choisissent l’allemand. Et du côté des 25 universités françaises qui proposent un cursus en arabe, le nombre d’étudiants inscrits a été multiplié par dix en dix ans.

Mais, si l’enseignement supérieur comprend l’utilité d’une langue qui sera parlée par 750 millions de personnes en 2050, la situation est loin d’être satisfaisante au primaire et au secondaire. Actuellement, l’arabe peut être appris à partir du CE1, sous forme d’enseignements de langue et culture d’origine (Elco) qui existent en France depuis 1977, en application de directives européennes demandant aux pays membres de s’assurer que les enfants de migrants ne soient pas coupés de leur culture. Ces enseignements concernent six autres langues : portugais, turc, serbe, croate, espagnol et italien, à raison d’1h30 à 3h hebdomadaires, hors temps scolaire. Dans le cas de l’enseignement de l’arabe, les critiques s’accumulent notamment en raison du faible niveau de compétence de certains enseignants, mis à disposition par les autorités consulaires de la Tunisie, du Maroc et de l’Algérie. Bien que peu nombreux en regard des 60 000 élèves concernés, des incidents ont été rapportés, principalement en rapport avec des pratiques pédagogiques dépassées et des contenus liés à la religion.

Nada Yafi, responsable du Centre de langue et de civilisation arabes de l’Institut du monde arabe (IMA), souligne les limites de ce système. « La langue arabe est vue comme une question liée aux origines, et ne s’adresse qu’aux enfants des familles immigrées. Ce qui ne peut qu’entraîner une ghettoïsation de cette langue. De plus, l’existence même des Elco bloque l’émergence d’un enseignement national de qualité ». Malheureusement, il semble difficile de les supprimer, tant la susceptibilité des pays partenaires est grande sur ce sujet. Depuis quelques années, l’IMA a donc élargi son offre de cours à un public plus jeune. Comme l’explique Nada Yafi, « les familles qui n’ont pas de lien avec la culture arabe n’inscrivent pas leurs enfants dans des cours qui s’annoncent comme étant ceux d’une "culture d’origine", pourtant ouverts à tous depuis 2009 ». Ce sont ainsi 350 enfants qui sont accueillis, parmi les 2 000 élèves qui étudient à l’IMA, en majorité des professionnels : journalistes, médecins, avocats, ingénieurs, enseignants en langue...

Les familles d’origine arabe elles-mêmes semblent préférer les cours privés. Jasmine est née en France il y a une quarantaine d’années. « Mes parents, tunisiens, étaient obsédés par l’idée de s’intégrer, à tel point qu’ils ne parlaient jamais arabe avec mes frères et moi. Ce n’est que lorsque mon fils a commencé à poser des questions sur ses origines que j’ai réalisé que j’avais été privée d’une partie de mon identité. Je ne veux pas reproduire ça avec lui ». L’an prochain, à son entrée en 6e, il fera peut-être partie des 9 000 élèves du secondaire qui apprennent l’arabe. Mais rien n’est moins sûr, tant les établissements qui l’enseignent sont peu nombreux : sur les 111 collèges parisiens seuls trois sont concernés. Idem pour toute l’agglomération lyonnaise. Et il n’y en a tout simplement aucun dans plus de la moitié des départements. Pourtant, les rares classes qui ouvrent font très rapidement le plein. Mais les enseignants manquent : ils sont passés de 218 en 2010 à 187 en 2014, alors que dans le même temps, le nombre d’élèves progressait de 28 %. Et si 4 postes étaient ouverts au Capes cette année, en 2011, 2013 et 2014 il n’y en avait aucun. Pourquoi la langue arabe ne bénéficie-t-elle pas du même traitement que le chinois (20 000 élèves) ou le russe (15 000), pour lesquels des dotations suffisantes ont été pérennisées ?

En attendant, les classes d’arabe dans les établissements prestigieux, comme les lycées internationaux ou le lycée Henri IV à Paris font le plein. Mais dans les quartiers plus sensibles, les chefs d’établissement rechignent à élargir leur offre à l’arabe. Si aucun n’a voulu être cité, les mêmes raisons reviennent souvent : « Je n’ai pas envie d’attirer un public difficile », ou plus surprenant encore : « On l’avait envisagé, mais j’ai des élèves juifs et leurs parents ont tout fait pour que le projet capote ». Faute de pouvoir être assumée par l’enseignement public, la très forte demande a suscité l’émergence d’une offre proposée par une myriade d’instituts privés, "d’associations cultuelles" et de mosquées. Ce sont plus de 50 000 jeunes qui bénéficient de leurs enseignements, soumis à aucun contrôle, ni sur leurs contenus, ni sur leurs méthodes. Les risques vont bien au-delà d’un enseignement de médiocre qualité : renforcement des réflexes communautaires, prosélytisme et radicalisation religieuse. Pourtant, de nombreux responsables politiques, comme Marion Maréchal-Le Pen en janvier 2013, continuent de demander sur un ton faussement ingénu si « l’enseignement public de l’arabe ne renforcerait pas la communautarisation de la France et un abandon de l’assimilation républicaine ? ». Un raisonnement à mettre en regard de celui de Jasmine et de son mari : « Nous ne sommes pas pratiquants, ça n’aurait aucun sens d’envoyer notre fils dans une mosquée pour qu’il apprenne l’arabe en récitant des sourates du Coran ». Et de se poser eux aussi une question : « Est-ce une langue que l’on méprise, ou ceux qui veulent la parler ? »

Par Victor Haumesser