Endosser le vêtement de travail, démonstration de valeurs

Publié le 29 juin 2017 Mis à jour le 29 juin 2017

À l’heure où le refus du port de cravate dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale alimente les controverses, nous vous proposons de découvrir l’étude que Ginette Francequin, maîtresse de conférences au Cnam, a consacré au vêtement de travail. Celui-ci renseigne non seulement sur le statut dans la hiérarchie, indique par ses couleurs le cœur de métier, et tout en traduisant les valeurs portées au travail.

© H Alberto Gondora, Icon Fair et  Obercam - Noun project

© H Alberto Gondora, Icon Fair et Obercam - Noun project

Les uniformes :

Restauration rapide : « Ici tout le monde est habillé de la même manière, car l’uniforme joue un rôle important concernant la visualisation des différentes fonctions. Lorsque vous montez en grade vous changez d’uniforme. Le chef, c’est celui qui porte la chemise à carreaux, et l’adjoint du chef c’est celui qui porte la chemise bleue. »

Militaires : « Si les tenues sont différentes selon les activités (sport, travail, sortie ou gala), des couleurs distinctes restent appliquées aux différents corps d’armée : la couleur terre de France pour l’armée de terre, la tenue bleue des chasseurs, le béret vert de la légion étrangère, le bleu des sapeurs-pompiers... Pour les femmes, on voit des jupes pour les gendarmettes, du type jupe culotte ; à l’École polytechnique et dans la marine, les femmes cherchent à la fois la sentiment d’appartenance et l’originalité : le tricorne de Chantal Desbordes, amirale, date du 1er juin 1992. » En 1974, Yves Saint-Laurent conçoit le premier uniforme de femme policier et de commissaire.

« Être en tenue » signifie aussi « avoir de la tenue » c'est-à-dire ne pas boire, ne pas fumer, saluer en serrant la main.

Policiers : « Jusqu’en 1720, les tenues disparates sont la règle. En 1789, la gendarmerie innove et en 1914 apparaît la vareuse et le bleu comme couleur. Policiers et gendarmes ont des codes communs : force et corps, et le styliste Jean Charles Castelbajac a trois consignes pour créer :

  • un vêtement qui respecte les normes de sécurité,
  • caractères pratiques,
  • matières souples.

L’uniforme souligne l’appartenance à un corps, représente un collectif de travail où les valeurs véhiculées sont notamment le respect de soi et d’autrui.

La tenue du facteur : Ils sont à la fois facteurs de ville, rural, cycliste, piéton, receveur, intérimaire, auxiliaire, héros de l’aéropostale : « On porte un habit qui nous porte » C’est par « la tenue et la couleur de celle-ci que le citoyen reconnait le facteur : on sait qui il est ! » (témoignage d’un facteur)

La robe des universitaires, église et justice, qu’en 1992 Jacques Boedels appelait « les habits du pouvoir ». Depuis 1340, la robe des avocats est par exemple soit une robe d’apparat, soit une robe de travail. Elle est « sur mesure » avec un « prix lié aux matières : coton, soie, ou microfibres. »

L’habit à l’éducation nationale : la blouse du maître et celle de l’écolier ont presque disparu. Mais à l’École des filles de la Légion d’honneur, les ceintures marquent la classe à laquelle on appartient de la 6e à la terminale (vert, violet, aurore, bleu, rouge, blanc) avec les valeurs de respect, tolérance, honnêteté, loyauté, franchise, maîtrise de soi, courtoisie dans l’esprit et l’attitude langagière, sens de l’effort, responsabilité.

La blouse à l’hôpital : Elle donne l’image du soignant. Souvent blanche mais aussi bleue ou rose selon le statut (médecin, infirmier, aide-soignant) et selon le grade la blouse est boutonnée ou pas, manches longues ou courtes, mais propre et avec poches, toujours ! En effet, la poche reste « espace de travail personnel et individualisé » car à l’hôpital tout est collectif et partagé : la poche peut contenir un garrot, un mouchoir, une paire de ciseaux.

Ces observations ont vu leur traduction dans un ouvrage publié en 2008, Le vêtement de travail, une deuxième peau, qui permet d’aborder ce vêtement comme un langage professionnel, bien au-delà des quelques exemples donnés ici ; le bleu de travail restant le grand référent que l’on soit sous terre dans les mines, sur terre, en usine, dans les rues ou à la campagne.

Pourquoi un tel livre ?

Ce livre est le fruit de nombreux entretiens réalisés pour les trois quarts par moi-même et l’autre quart par des auditeurs et auditrices du Cnam ; avec des salarié·e·s de tous milieux professionnels (public, privé, associatif, monde rural). Ce fut l’occasion de recherches historiques dans les musées sur les couleurs, teintures, sur la législation « hygiène et sécurité ». Et la découverte d’un vrai langage professionnel par le vêtement, traversé par les thèmes « honneur, fierté, prestige, confort » qui implique toujours l’engagement de la hiérarchie et des syndicats, et déjà celui des jeunes en formation professionnelle.

Par Ginette Francequin,
Maîtresse de conférences HDR honoraire
en psychologie clinique et sociale,
Chaire de psychologie du travail
du Cnam