Un piano comme passerelle entre l’Orient et l’Occident

Publié le 21 avril 2017 Mis à jour le 18 septembre 2017

Dans son édition du 1er juillet 1931, L’Échos de Damas rapportait qu’« hier soir, une séance musicale fut organisée par la jeune association La Philharmonie de Damas, à l’occasion de l’inauguration de son premier domicile. [On y] admira notamment le jeu du virtuose Toufik Sabbagh et le rendement du piano à quarts de tons créé par M. Abdallah Chahine ».

Casterman - Zeina Abirached

Casterman - Zeina Abirached

Propriétaire d’une maison de piano, accordeur de claviers tempérés, pianiste, professeur de musique... Abdallah Chahine a en effet poursuivi toute sa vie un rêve : celui de concilier ses deux passions en trouvant un moyen de jouer les quarts de tons, essentiels à la musique orientale, sur son vieux piano droit, symbole s’il en est de la musique occidentale. Après plusieurs années de recherche, démontant et remontant à de nombreuses reprises son piano, il par vint de ses « propres mains et avec les moyens élémentaires à [sa] disposition », à trouver une solution mécanique à cette épineuse équation et cela sans changer ni l’apparence du piano, ni fondamentalement la pratique du pianiste. Une trentaine d’années avant la désormais iconique trompette « microtonale » d’Ibrahim Maalouf, inventée par son père dans les années 60, une première passerelle entre les deux univers musicaux était donc lancée. Une passerelle qui, d’ailleurs, n’avait rien d’anecdotique puisque plusieurs musicologues de renom s’intéressèrent de près au piano oriental. Louis Hage y voyait ainsi un nouvel « instrument oriental à clavier qui, autrement que le kanoun ou l’oud, peut favoriser l’hétérophonie ou même une certaine polyphonie orientale » alors que Jacques Chailley soulignait que « l’ingénieuse simplicité de son principe semble de nature à résoudre une très grande partie des problèmes soulevés par la divergence d’intervalles entre musique orientale et musique occidentale [et à] aplanir les difficultés jusque-là insolubles qui leur interdisaient jusqu’alors, sous peine de perdre leurs caractères les plus essentiels, d’utiliser les mêmes instruments ».

Pourtant, le décès d’Abdallah Chahine, le début de la guerre civile libanaise puis l’arrivée massive des synthétiseurs ne permettront jamais la production en série de ce piano oriental, dont il ne reste aujourd’hui qu’un prototype.

Comme beaucoup d’autres inventions dont l’extraordinaire récit de la création se transmet de génération en génération, celle-ci aurait certainement pu, les années passant, sombrer dans l’oubli. Mais, Abdallah Chahine est aussi l’arrière-grand-père de Zeina Abirached, bédéiste et illustratrice franco-libanaise qui, après avoir peint le Beyrouth de la guerre civile et celui de son enfance, s’inspire largement de cette histoire familiale pour son dernier roman graphique. Dans Le Piano oriental, elle nous entraîne ainsi dans le Liban des années 60 sur les traces d’Abdallah Kamanja, double dessiné d’Abdallah Chahine, qui comme lui poursuit le rêve d’inventer un piano permettant de tisser des liens entre les musiques d’Orient et d’Occident... Mais, elle nous livre aussi un récit double qui explore, avec humour et tendresse, son rapport à ses deux langues maternelles, le français et l’arabe, comme à sa double culture. Rien d’étonnant donc à ce que ce roman graphique ait été sélectionné pour le Grand prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2016 et ait reçu le prix Phénix de littérature 2015 lors du Salon du livre de Beyrouth.

Yvan Boude
Directeur de la communication du Cnam

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Deux langues intimement liées "Je suis née à Beyrouth dans une petite rue proche de la ligne de démarcation qui a coupé la ville en deux durant quinze ans. Enfant, j'ai appris le français en même temps que l'arabe. Et, ma famille ayant une importante tradition francophone et francophile, j'ai toujours parlé les deux langues indifféremment jusqu'à mon arrivée en France en 2005. C'est cette langue double qui me permet aujourd'hui de tisser un lien entre mon histoire et celle de mon arrière grand-père, de tendre une passerelle entre ma vie actuelle et le Beyrouth de l'âge d'or dont ma génération est dépositaire. À l'image du piano bilingue de mon arrière grand-père, mon identité s'est construite au fil des années, dans un incessant aller-retour entre l'arabe et le français."
© Casterman - Zeina Abirached