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Trois questions à Françoise Vouillot

Publié le 2 octobre 2017 Mis à jour le 2 octobre 2017

Maîtresse de conférences en psychologie de l’orientation à l’Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle (Inetop) du Cnam et membre du Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD), Françoise Vouillot travaille depuis des années sur la division sexuée de l’orientation et du travail et les inégalités de sexe.

© Haut à l'égalité entre les femmes et les hommes

© Haut à l'égalité entre les femmes et les hommes

Françoise Vouillot est également présidente de la commission Lutte contre les stéréotypes sexistes et la répartition des rôles sociaux au Haut Conseil pour l’égalité femmes/hommes et membre du conseil d’orientation du Laboratoire de l’égalité.

Si les femmes et les hommes peuvent accéder à toutes les formations et métiers, peut-on parler d’une réelle mixité et d’une égalité dans les activités professionnelles ?

On est encore loin de la mixité dans les métiers. Pour l’obtenir, un ratio de femmes identique à celui présent dans la population active (48 %) devrait s’observer au sein des différentes activités et fonctions professionnelles. Or seules trois familles professionnelles (regroupant 4 % des emplois) af fichent ce ratio. Cette non-mixité s’accompagne d’inégalités professionnelles. Par exemple, un tiers des femmes travaillent en temps partiel dont la très grande majorité est contraint, contre 7 % des hommes. Elles se voient alors imposer des salaires réduits. Elles représentent ainsi 76 % des personnes en sous-emploi et 70 % des travailleur·se·s pauvres.

Cette non-mixité et ces inégalités se tricotent en amont. Selon le Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq), 60 % de la ségrégation professionnelle est produite par la ségrégation scolaire. L’orientation par anticipation de la division sexuée du travail est, elle aussi, sexuée. Ainsi, les filières réellement mixtes restent rares. La mixité à l’école rendue obligatoire en 1975, a créé l’illusion de l’égalité des chances entres filles et garçons. Aujourd’hui encore, les filles ont des parcours d’études en moyenne plus longs et plus rapides que les garçons, que leur positionnement sur le marché du travail ne traduit pas.

Comment s’explique cette situation ?

Filles et garçons sélectionnent des activités conformes aux rôles de sexe assignés à chacun·e dans la société. Tous les lieux de socialisation sont aussi des lieux de transmission des normes du genre (normes de masculinité/ féminité) qui définissent les rôles de sexe. Par exemple, les jouets ont un rôle important dans la construction des différences de sexe en mobilisant des compétences distinctes. Les jouets « garçons » favorisent la représentation spatiale et les jouets « filles », la fonction symbolique. Éduqués différemment, filles et garçons apprennent vite que le « féminin » vaut moins que le « masculin » : c’est la « valence différentielle des sexes », définie par l’anthropologue Françoise Héritier. La plupart des enfants adhérèrent à cette « panoplie » du masculin et féminin, qui façonnera leur identité et leurs goûts de façon inconsciente. Ce consentement au genre est sous-tendu par notre besoin de reconnaissance mutuelle, défini par le sociologue et philosophe Axel Honneth.

À l’adolescence, moment sensible de remaniements identitaires, les choix d’orientation sont instrumentalisés au service du genre, pour s’affirmer et se faire reconnaître comme une vraie fille féminine ou un vrai garçon masculin. En faisant des choix d’orientation jugés atypiques, les garçons encourent le risque d’une double disqualification : identitaire (ne pas être vu comme un vrai garçon hétérosexuel) et sociale (les professions exercées majoritairement par des femmes sont moins valorisées). Les filles quant à elles subissent une double contrainte : faire aussi bien que les garçons, tout en démontrant qu’elles sont restées féminines.

Que faire pour aller vers plus de mixité et d’égalité dans le monde du travail ?

Les rôles de sexe sont peu remis en question car ils sont vus comme l’expression de la complémentarité supposée naturelle entre les hommes et les femmes. Il faut dépasser cette conception stéréotypée, laissant croire qu’à partir de différences biologiques, femmes et hommes seraient en tout point différent.

Désexuer les rôles et les activités humaines dont les métiers, c’est élargir le champ des possibles pour les deux sexes. Ce changement dépend d’une réelle volonté politique qui impose une traduction dans les faits (comme la formation des acteur·rice·s de l’école et du travail pour arrêter de diffuser via les pratiques pédagogiques et de management les normes et stéréotypes de sexe au sein de l’école et des entreprises).


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