"Partout où les filles sont éduquées, on améliore le sort de la population globale"

Interview de Chékéba Hachemi, présidente de l'ONG Afghanistan libre

Publié le 25 novembre 2016 Mis à jour le 28 juin 2017

En 2015, l'exposition Simplement Afghanes, sur les grilles du Cnam, nous invitait à découvrir des clichés réalisés par des femmes afghanes. Elles y partagent leur quotidien mais aussi leur regard sur leur monde comme sur le monde. Entretien avec Chékéba Hachemi, instigatrice de cette exposition et présidente de l'ONG Afghanistan libre qui œuvre en faveur de l'éducation et de l'emploi des femmes en Afghanistan.

© Afghanistan libre

© Afghanistan libre

En 2015, les 40 % de filles dans les écoles, l’élection de femmes à l’assemblée comme les nombreux recrutements dans la police, les prises de parole de Rula Ghani, l’épouse du président, sont autant de signes encourageants... Malgré tout, la place de la femme dans la société afghane demeure fragile comme en témoigne le meurtre, le 19 mars dernier, de Farkhunda, une jeune femme de 27 ans lynchée par la foule. Quelle est actuellement la situation des femmes en Afghanistan ?

En préambule, les paroles de la première dame n'ont aucun sens pour moi tant qu'il n'y a pas d'actions concrètes qui les accompagnent ! En ce qui concerne la cause féminine, il y a en effet des progrès mais, nous avons l'habitude de voir le verre à moitié plein... (en avons-nous vraiment le choix ?). Ainsi, 27% de députées femmes, c'est un pourcentage formidable obtenu parce que nous avons imposé des quotas. Mais, tant qu'elles ne seront pas formées, elles ne sauront pas ce que c'est de créer des groupes de travail, de faire du lobbying et, surtout, de travailler ENSEMBLE. Aujourd’hui, elles ne servent pas à grande chose, puisque malgré leur présence de femmes, des lois "anti-droits des femmes" sont toujours votées au parlement afghan ! Par contre, le nombre de jeunes filles ayant accès à l'école et aux études supérieures est une avancée considérable, comme l'accès à Internet et aux réseaux sociaux. Si le lynchage de Farkhunda a pris autant d'ampleur au niveau de la prise de conscience globale afghane, c'est bien grâce aux échanges d'information et d'images fortes. Ce sont ces gouttes d'eau qui changeront la société afghane et sa vision des femmes. Mais, nous venons de loin vous savez, j'ai 40 ans et je me rends compte que je suis née dans la guerre et n'ai connu que cela dans mon pays d'origine ! Changer les mentalités au quotidien dans un pays avec presque 90% d’analphabètes et une importante diaspora (quelques millions) cela demande du temps.

Afghanistan libre, l’ONG que vous avez créée en 1996, intervient dans le domaine de l’éducation, de l’hygiène et l’accès aux soins sanitaires… Presque 20 ans plus tard, quels sont les résultats ?

Des dizaines de milliers de filles vont à l'école chaque jour, plus de 100 000 femmes ont accès à l'éducation à la santé, des centaines de milliers de personnes lisent chaque mois Roz, le premier magazine féminin conçu par des Afghanes… Ces chiffres illustrent tout le travail effectué avec les personnels d’Afghanistan libre depuis vingt ans. Ma plus grande fierté est de voir que dans un même village nous avons construit, en pierres et de manière imposante, le premier lycée de filles. Les bachelières de ce même lycée ont été reçues à 85% à la faculté, certaines ont obtenu une bourse d'Afghanistan libre pour être formées en dehors de leur village et aujourd'hui, elles y sont revenues pour travailler ! C'est un cercle vertueux qui fait chaud au cœur et nous motive.

Je suis également très fière de voir que chaque nouveau projet d'Afghanistan libre est approuvé par les conseils des Sages des villages, composés uniquement d'hommes alors qu’aucune autre ONG n'est présente, dans la province de Paghman. Nous avons réussi grâce à cette excellente implantation locale à construire deux grands lycées de filles réunissant plus de 1 200 jeunes filles, à seulement 30 minutes en voiture du centre de Kaboul.

Pourquoi l’accession à l’éducation est-il l’élément moteur de votre action ?

Parce que partout où les filles sont éduquées, on améliore le sort de la population globale, on réduit les taux de mortalité et on fait progresser la démocratie. Une femme éduquée et indépendante financièrement est la plus grande arme que nous puissions posséder contre l'obscurantisme. Quand je me suis intéréssée à l'éducation des filles dès 1996, j'ai été critiquée parce que les programmes humanitaires d'urgence et alimentaires semblaient plus "adaptés" à la situation. J’ai expliqué que l'éducation est aussi nécessaire que les programmes alimentaires et qu’elle devrait même être considérée comme une aide humanitaire d'urgence. Nous le voyons bien aujourd'hui que c'est bien parce que nous avions construit des écoles pour filles dès 1999 qu'aujourd'hui nous avons des jeunes femmes capables d'être des parties intégrantes de la société afghane et qui participent activement à la reconstruction de leur pays. Et, malheureusement, nous voyons que lorsqu’on veut imposer l'obscurantisme et l'ignorance, on s'attaque en priorité aux femmes, et surtout à celles ayant accès à une certaine éducation ! Une femme éduquée et indépendante financièrement est la plus grande arme que nous puissions posséder contre l'obscurantisme.

En quoi le projet d'exposition Simplement Afghanes a-t-il permis aux femmes qui ont participé de montrer la difficulté de leurs conditions de vie ?

Cette expérience leur a permis de s’exprimer sur les souffrances et les difficultés qu’elles éprouvent au quotidien. Le simple fait de leur donner la parole est déjà un grand pas pour l'amélioration de ces difficultés. Ces femmes sont également pour la plupart, bénéficiaires des programmes d'Afghanistan Libre, alors grâce à des initiatives comme la vôtre, nous pouvons mettre en avant la vraie parole des Afghanes et sensibiliser tout le monde à leur quotidien.

Avez-vous des nouvelles des Afghanes qui ont participé à ce projet en 2011 ?

Oui, pour certaines, elles font parties des programmes d'Afghanistan Libre.

Vous avez défié plusieurs fois la mort, bravé des situations périlleuses pour venir en aide aux personnes déplacées de leur province en raison de la guerre, rencontré des personnalités marquantes comme le commandant Massoud ou Razzia, la sœur de l’actuel premier ministre afghan. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir vous aussi une vie engagée et de contribuer ainsi à forger l’avenir de l’Afghanistan ?

Je suis très fière d'avoir pu un peu partager le chemin vers la liberté d'un homme tel que le commandant Massoud. Je suis surtout très fière d'avoir, depuis cette rencontre, mis autant d'énergie et de passion pour venir en aide aux Afghanes. Finalement ce n'est qu'un juste retour, j'ai la chance d'être du bon côté de la planète, j'aurais pu vivre en Afghanistan et cela m'aurait aidé de voir des femmes à l’étranger se battre pour nous... La peur paralysante ne fait pas partie de mon caractère, je suis d’un naturel "fonceur". Bien sûr que j'éprouve de la peur, mais je la transforme en énergie pour avancer et refuser le sort imposé.

De l’ONG, je ne suis que la partie visible de l'iceberg. En Afghanistan, des femmes et des hommes formidables se battent sur le terrain pour améliorer le quotidien de milliers d’Afghanes. Et en France, des fidèles qui me suivent depuis des années (même, si parfois je ne leur laisse pas beaucoup le choix !). Je suis très contente, avec du recul, d'avoir laissé trois ouvrages avec de belles histoires humaines sur mon pays qui permettent en France et ailleurs de mieux comprendre ce beau pays et le parcours des gens engagés croyant à la liberté avant tout.

Sophie Grallet
Directrice adjointe de la communication, Cnam


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