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"Notre avenir est intimement lié à celui de nos voisins qui sont aussi nos proches"

Interview de Jack Lang, président de l'Institut du monde arabe

Publié le 2 juin 2016 Mis à jour le 2 octobre 2017

« Peut-on résumer une vie en quelques lignes ? » me confiait Jack Lang. Celui qui se définit comme un « réaliste révolutionnaire» est en effet de ceux dont retracer la biographie relève du défi ! Car, s’il reste l’emblématique ministre de la Culture de François Mitterrand, il fut aussi, et notamment, acteur, professeur, directeur du théâtre de Chaillot, secrétaire national du Parti socialiste à l’action culturelle, ministre de l’Éducation nationale, député-maire de Blois... Pourtant, derrière toutes les facettes de cette exceptionnelle carrière, c’est bien son engagement pour toutes les cultures et son combat pour leur démocratisation qui lui servent de guides depuis plus de cinquante ans.

Depuis trois ans, vous avez réussi à donner un second souffle à l’Institut du monde arabe. Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter sa présidence ?

Toute ma vie j’ai été convaincu que la culture ne pouvait pas être d’un seul pays. Les cultures s’irriguent les unes des autres, se nourrissent. Toute ma vie j’ai considéré que notre avenir était indissociable de celui du monde arabe avec qui nous partageons une mer commune, la Méditerranée. Aujourd’hui plus que jamais, je suis convaincu que notre avenir est intimement lié à celui de nos voisins qui sont aussi nos proches et mêmes nos concitoyens puisqu’ils habitent nos villes et nos campagnes. Ces pays du sud de la Méditerranée ont autant besoin de nous que nous avons besoin d’eux. Leurs fils qui ont choisi de vivre parmi nous sont riches de leur double appartenance. L’Institut du monde arabe est cet endroit privilégié où se rencontrent les deux rives de notre commune Méditerranée. C’est pour cela que j’ai, avec enthousiasme, accepté la proposition qui m’était faite de prendre la tête de l’Institut du monde arabe dont cette rencontre est la vocation première.

À sa création en 1987, l’IMA avait notamment pour vocation de renforcer les relations diplomatiques avec les pays du monde arabe. Est-ce toujours le cas ?

Si la vocation de l’IMA était de renforcer les relations diplomatiques avec les pays du monde arabe, il aurait fallu en confier la présidence au ministre des Affaires étrangères. Les relations diplomatiques entre la France et le monde arabe sont d’une extrême importance. Je dirai même qu’elles sont prioritaires. Mais la vocation de l’IMA est d’une autre nature. Ce sont les peuples qu’il s’agit de rapprocher. Ce sont leurs préjugés qu’il s’agit de détruire. Ce sont leurs cultures dont il faut encourager le dialogue.

L’IMA et le Cnam viennent de signer, le 3 juin dernier, une convention pour développer l’apprentissage de la langue arabe. En quoi cela vous semble important dans le contexte actuel ?

L’apprentissage de la langue arabe est pour moi une priorité. C’était déjà la mienne lorsque j’étais ministre de l’Éducation nationale. C’est encore la mienne aujourd’hui. Parmi les grandes langues de civilisation, l’arabe est celle qui est actuellement le moins enseignée en France. Il faut renverser cette tendance. Pour cela il faut se pencher sur la didactique de cette langue et créer les moyens d’une évaluation rationnelle des progrès accomplis par les apprenants. C’est ce qu’est en train de faire la direction des études de langue de l’IMA en relation avec l’éducation nationale. Aussi difficile que puisse être son apprentissage, il faut que ceux qui désirent apprendre cette langue sachent que nous sommes en mesure de leur en garantir l’accès. C’est la une des premières ambitions de l’Institut du monde arabe.

Pour beaucoup de Français, vous restez l’emblématique ministre de la Culture de François Mitterrand. Que retenez-vous de la politique que vous avez alors initiée et qu’est-ce qui fait encore sens aujourd’hui à vos yeux ?

Est-ce à moi qu’il revient de dire ce que j’ai accompli au cours de ces années? Si j’étais immodeste, je parlerais du cinéma qui est devenu le premier au monde après celui des États-Unis et de l’Inde. Je parlerais du livre auquel nous avons garanti un réseau de librairies unique au monde. Je parlerais du rôle que nous avons joué pour que la culture des pays du sud puisse également s’exprimer, se faire connaître. Mais plus encore que tout ce qui a été accompli à mon initiative ou à celle de mes collaborateurs, ce dont je suis fier c’est d’avoir réussi, grâce à la complicité active du président Mitterrand, à placer la culture au centre des préoccupations du gouvernement.

En 1981, vous aviez utilisé la formule « Économie et culture, même combat ». Est-ce que cette équation vous semble toujours d’actualité ?

L’idée que la culture et l’économie sont un même combat, me semble plus que jamais d’actualité. Dans une compétition mondiale qui – et je m’en félicite – s’est étendue a de nombreux pays autrefois marginalisés, c’est la culture qui est notre plus grand atout. Si dans cette course, nous aspirons à rester les premiers – tout en souhaitant que les autres nous suivent de près – c’est avec la culture que nous y parviendrons.

L’abbé Grégoire, le fondateur du Conservatoire national des arts et métiers mais aussi l’un des rédacteurs de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, déclarait que « les bibliothèques et les musées sont en quelque sorte les ateliers de l’esprit humain ». Que vous inspire cette affirmation plus de deux siècles plus tard ?

L’abbé Grégoire était un grand homme. Non seulement parce qu’il avait compris le rôle indispensable des bibliothèques et des musées sans lesquelles notre présent ne reposerait sur rien, mais également parce qu’il a été un des premiers à définir ce qu’était la citoyenneté française. Aux citoyens de toutes origines il disait que la République leur accordait tout en tant que citoyens, mais il ajoutait qu’il leur refusait tout en tant que nations. Pour l’abbé Grégoire, il n’y avait en France qu’une seule catégorie de citoyens. Peut-être cet objectif n’est-il pas encore tout à fait accompli.

Vous avez dernièrement participé au 15e anniversaire de la rénovation du Musée des arts et métiers que vous aviez inauguré en qualité de ministre de la Culture. Selon vous, quel rôle peut jouer ce type d’institution ?

La culture scientifique, celle des techniques et des métiers, fait de mon point de vue intégralement partie de la culture. C’est pourquoi le Musée des arts et métiers est exemplaire. Il n’est d’ailleurs pas unique en son genre. Il va de soi que ce type d’initiatives doit être encouragé, en relation avec le ministère de l’Éducation, mais pas seulement parce que c’est à l’ensemble des citoyens qu’elles s’adressent.


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