« J’ai commencé à écrire avec la volonté de garder une trace du passé »

Interview de Zeina Abirached, auteure de bandes dessinées

Publié le 5 juillet 2017 Mis à jour le 18 septembre 2017

À travers ses dessins en noir et blanc, Zeina Abirached explore le Liban de son enfance. Son œuvre est célébrée : Le Piano oriental , son dernier roman graphique, a été sélectionné pour le Grand prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2016 et a reçu le Prix Phénix de littérature 2015 au Salon du livre de Beyrouth. Rencontre avec une auteure de talent.

© Zeina Abirached

© Zeina Abirached

Son histoire se mêle aussi à celle du Conservatoire, qu’elle a honoré de plusieurs collaborations : après la carte de vœux 2016 de l’établissement, elle récidive avec une exposition autour du Piano oriental, puis avec un portfolio dévoilant les secrets de cet opus inspiré par la vie de son grand-père.

Vous avez suivi des études de graphisme à l’Académie libanaise des beaux-arts, puis un cursus spécialisé en animation à l’École nationale supérieure des arts décoratifs à Paris. Qu’est-ce qui vous a poussé à entreprendre ce cursus, puis à vous lancer dans les romans graphiques ?

J’ai suivi un cursus de graphisme car je me suis toujours intéressée à l’image. Au Liban, j’ai toujours été entourée de livres d’images et de bandes dessinées. Alors que j’étudiais encore au Liban, j’ai voulu faire œuvre de mémoire et raconter notre quotidien pendant les quinze années de guerre civile qu’a connues le Liban. C’est par l’écriture que je suis venue au dessin. Or au Liban, il n’existe pas d’éditeur de bande dessinée. On ne peut donc envisager ce métier sereinement. C’est ce qui m’a conduit à venir en France, avec la volonté de rencontrer des éditeurs et des auteurs de bandes dessinées. Mais j’étais également intéressée par l’animation, une autre façon de raconter une histoire avec du dessin et des mots. J’ai donc intégré un programme d’animation en post diplôme d’un an à l’Ensad. Et j’ai rencontré cette année-là mon premier éditeur, Cambourakis.

Auteure de romans graphiques, vous avez aussi illustré plusieurs romans, affiches, pochettes de disques, souvent en noir et blanc. Quelles sont vos influences et vos sources d’inspiration ?

Pour les histoires que j'écris, j'ai toujours imaginé le dessin en noir et blanc. Dessiner en noir et blanc me permet de créer des images compactes, symboliques, chargées d'émotion, universelles. Je m'intéresse beaucoup à l'efficacité narrative du noir et blanc, autant pour sa simplicité et l'économie de moyens qu'il permet, que pour le travail sur le motif et la répétition.

Enfant, j'ai été nourrie à la bande dessinée franco-belge. (C'est dans les Tintin et Astérix de mes parents que j'ai appris à lire !) Plus tard, j'ai découvert, dans la seule librairie BD de Beyrouth de l'époque, d'un coup et sans transition, les livres d'Hugo Pratt, Marc-Antoine Mathieu, David B et Tardi...

Quatre de vos bandes dessinées sont ainsi consacrées à l’exploration de vos souvenirs d’enfance durant la guerre du Liban. Pourquoi cette volonté si forte ?

J’ai été saisie par un sentiment d’urgence. Le Beyrouth de mon enfance était alors en train de disparaître. Or au Liban, aucun travail de mémoire sur la guerre civile n’a été amorcé. Pour vous donner une idée, cette amnésie est telle que dans les écoles, cette guerre civile n’est pas étudiée ! J’ai commencé à écrire dans ce contexte, avec la volonté de garder une trace de ces moments à travers l’écriture et le dessin.

Comment travaillez-vous vos bandes dessinées ?

J'écris et je dessine en même temps, l'histoire se développe autant par les mots que par les dessins. Quand je travaille sur une histoire, je fais un aller-retour constant entre le texte et l'image. Les idées me viennent autant par les mots que par les images... Ce qui m'intéresse le plus dans la bande dessinée, c'est justement le rapport du texte à l'image et tout ce qu'on peut suggérer "en creux" dans cet interstice mystérieux entre les mots et le dessin.

On vous compare trop souvent à l’auteure iranienne Marjane Satrapi. Quelles sont vos principales différences ?

J’ai découvert le travail de Marjane Satrapi en arrivant à Paris seulement ! Parce qu’on comparait mes dessins aux siens, je suis allée chercher son œuvre en librairie. Je suis très admirative de son travail. Même nous n’avons pas la même démarche. Les pays dont nous parlons, Liban pour moi, Iran, pour elle, n’ont rien à voir ! Dans mes livres, j’ai choisi de resserrer mes propos sur la vie quotidienne des personnes. Même si l’histoire se passe durant la guerre civile, on ne sait rien du conflit au Liban. Au contraire, Marjane Satrapi parle de l’Iran dans sa dimension politique, et notamment de la Révolution. Cependant, nous avons une influence commune : David B., qui a d’ailleurs écrit la préface du premier Tome de son Persépolis. C’est intéressant de voir que nous possédons les mêmes références, alors que nous provenons toutes les deux de pays où il n’existe pas de traditions d’auteurs de BD !

Propos recueillis par Aurélie Verneau

Album de Zeina