"Inventez votre existence sur les choses qui vous tiennent à coeur"

Interview de Jean-Louis Étienne, explorateur, médecin et pédagogue

Publié le 11 juillet 2017 Mis à jour le 11 juillet 2017

Explorateur, médecin, pédagogue, on ne compte plus les défis et les combats de Jean-Louis Étienne. Ce véritable passeur de passions et d’émotions a suivi, d’un pôle à l’autre, un parcours qu’il définit lui-même comme « sinueux mais cohérent ». Actuellement plongé dans la préparation de Polar Pod, son projet d’exploration des courants antarctiques, il revient, entre autres sujets, sur son engagement pour la protection de l’environnement.

Vous avez toujours veillé à inclure un volet pédagogique dans toutes vos expéditions, afin de sensibiliser les plus jeunes aux défis environnementaux. Quel regard portez-vous sur la génération qui héritera du monde de demain ?

Nos jeunes sont les ambassadeurs de nos inquiétudes. Alors oui, je constate qu’il y a une mobilisation, une prise de conscience. Et aussi un engagement sociétal plus important, une envie de changer le monde. Mais c’est difficile de savoir comment s’y prendre : c’est énorme, le monde ! Ce que je préconise c’est : « soyez efficace sur votre périmètre d’influence ». Il faut s’ancrer dans la réalité, ne pas manipuler que des concepts. Nous avons tous un périmètre d’influence, ça vaut le coup d’en prendre conscience et de l’élargir si on le souhaite.

En tant que personnalité publique, votre périmètre d‘influence est très important. Comment vivez-vous cette responsabilité ?

C’est une découverte permanente. Je ne représente ni un parti politique, ni une institution, je n’ai pas de jury qui va juger ce que je dis. J’ai donc cette liberté qui donne une légitimité, d’autant que je suis aussi considéré comme un homme de terrain. Ce qui m’intéresse c’est d’insuffler quelque chose, avec pour message « enrichissez votre vie, inventez votre existence sur les choses qui vous tiennent à cœur ». Parce qu’on est bon sur ce qui nous tient à cœur. Rajoutons tout de même qu’il y a des traversées du désert énormes, des moments de doute terribles.

Justement, votre dernier ouvrage s’intitule Persévérer. Vous n’y relatez pas une de vos aventures, mais le moyen de réaliser les siennes.

En interrogeant ma vie, je me suis rendu compte que j’avais, aux bons moments, résisté à la tentation de l’abandon. Parce que dans la vie nous progressons par seuil, nous ne sommes pas tout le temps animé par quelque chose. J’interviens avec des CM2, et à cet âge on comprend déjà beaucoup de choses. Je leur demande, par exemple, « Qui a déjà commencé une maquette d’avion qui n’a jamais volé ? ». Et à ceux qui lèvent la main, je leur dis : « Termine ta maquette, fais-la voler et ta vie va changer. Parce que tu auras donné corps à un rêve ». En n’abandonnant pas ses rêves, on se rend compte du bonheur de réaliser ce que l’on entreprend.

Vous avez des regrets ?

Ce sont plus des frustrations liées à des choix que des regrets. Par exemple, je pratiquais la chirurgie orthopédique. Une opération, le fonctionnement au bloc, toute une équipe derrière vous, c’est très intense, c’est une aventure ! Mais j’ai aussi eu l’envie d’autres expéditions. J’en ai fait pendant 14 ans et j’aurai voulu reprendre la chirurgie, mais ça demande une présence permanente… Je suis passé à autre chose. Mais je continue à découper les poulets rôtis le long des aponévroses (les membranes qui entourent les muscles, NDLR), je fais de l’anatomie (il rit). Je ne supporte pas qu’on se serve de ces gros sécateurs.

Vous vous définissez vous-même comme un homme de terrain. Qu’avez-vous vu des effets du bouleversement climatique en cours ?

C’est une réalité. Par exemple en 2010, lors de mon dernier voyage en Arctique, je me suis rendu compte qu’il y avait des zones d’eau libre de glace importantes, alors que l’on était à peine en avril. On voit, grâce aux crêtes de compression qui se forment lentement lorsque des plaques de glace sont poussées l’une contre l’autre, que la banquise a diminué en épaisseur. Ces crêtes pouvaient faire jusqu’à six mètres de haut, alors qu’elles sont beaucoup plus petites maintenant.

Quand vous avez réalisé votre expédition au pôle Nord en 1986, aviez-vous conscience des bouleversements qui s’annonçaient ?

Cette notion de réchauffement et de fragilité était déjà là, portée par quelques scientifiques et industriels. À l’époque, le directeur de l’environnement d’Elf, et déjà ça c’était quelque chose d’assez nouveau qu’il y ait un directeur de l’environnement, m’avait dit que « le vrai problème à venir c’est le réchauffement climatique lié à l’exploitation des énergies fossiles ». Donc les personnes qui étaient dans le domaine étaient déjà informées, mais pas forcément le grand public. Depuis l’information s’est accentuée, et aujourd’hui on voit les prémices des premiers changements.

Mais n’est-ce pas trop tard pour essayer de renverser la vapeur ?

C’est comme avec une maladie chronique : quand on a juste un peu de fièvre, on traîne à consulter, on laisse les choses empirer. Avec le climat c’est ce qui se passe : on traine un peu. Mais comme d’habitude, la maladie se révèle lorsque les complications arrivent. Lorsque New York a été durement touchée par l’ouragan Sandy en 2012, ça a marqué durablement les esprits. Il a fallu que ça touche un pays riche, mais des investisseurs commencent à limiter leurs placements sur les énergies fossiles. Les gens réalisent que le processus est enclenché, que des phénomènes classiques, qui existaient déjà avant, augmentent en intensité.

Quelles sont les solutions à mettre en œuvre pour éviter ces complications ?

On le sait aujourd’hui, il faut limiter l’utilisation des énergies fossiles, en premier lieu le charbon. En France, ça nous parait loin, mais le monde marche au charbon, en premier lieu la Chine et l’Inde. Depuis que l’Allemagne, a décidé de sortir du nucléaire, 54 % de l’électricité est produite à partir de charbon. En Pologne, c’est 93 %. De plus, 100 % de notre économie repose sur le transport, et 95 % du transport repose sur le pétrole. On est dans une dépendance totale, à un point que la plupart des gens n’imagine pas. On est au début de cette prise de conscience, et grâce aux enjeux climatiques, on va pouvoir amener une réflexion sur nos modes de consommation.

Propos recueillis par Victor Haumesser