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Dessine-moi la Syrie

Chronique

Publié le 2 novembre 2016 Mis à jour le 2 octobre 2017

Depuis quelques mois, de nombreuses bandes dessinées racontent chacune à leur manière la révolution syrienne et la guerre civile qui enflamme le pays voici plus de cinq ans. Dernière en date, Haytham, une jeunesse syrienne livre le témoignage du fils d’un des leaders de la révolution, de ses journées passées sur les barricades de Deraa jusqu’à son admission dans une prestigieuse classe préparatoire parisienne. Particularité de ce one-shot : le scénario est signé Nicolas Hénin, spécialiste du Moyen Orient, que l’on connaît plutôt pour ses reportages sur la Syrie d’Assad et les «printemps arabes».

© Dargaud - Kyungeun Park

© Dargaud - Kyungeun Park

Quelles raisons vous ont poussé à choisir le 9e art comme nouveau moyen d’expression?

Parce que c’est un média formidable ! Très vite après avoir rencontré Haytham j’ai eu envie de raconter son histoire et ma première intuition fut d’en faire un livre classique. Mais je me suis rendu compte très rapidement à quel point il serait assez rébarbatif, alors que la bande dessinée est moins intimidante, plus facile d’accès et permet au final de toucher un public beaucoup plus large et jeune. Un public qui aura certainement beaucoup moins d’appréhension à se lancer dans un récit dessiné que dans un témoignage écrit. Ce choix est aussi lié à une frustration personnelle et professionnelle : il n’y a pratiquement plus aucun journaliste occidental en Syrie et il faut trouver des pistes alternatives pour continuer à couvrir les événements qu’endure ce pays.

Comment passe-t-on d’une écriture journalistique à celle d’un scénario de bande dessinée ?

Ma pratique du film documentaire m’a beaucoup aidé puisque dans un cas comme dans l’autre on écrit ce qui sera ensuite mis en scène par un autre, réalisateur ou dessinateur. Cela m’a permis de mieux comprendre la spécificité d’une bande dessinée, et notamment d’appréhender la complémentarité entre texte et image afin d’éviter les répétitions et de gagner en efficacité. Certains des messages passent ainsi par le dessin, ce qui me permettait une économie de mots.

Comment s’est passée la collaboration avec Kyungeun Park ?

De façon très fluide, car il a de très grandes qualités humaines, et même si notre rencontre s’est faite un peu par accident, je ne regrette à aucun moment cette collaboration. Le dessin de Kyungeun est en effet très lisible et expressif, et il a parfaitement réussi à trouver le bon niveau entre le détail et la suggestion. D’ailleurs, aussi surprenant que cela puisse paraître, le fait que Kyungeun soit coréen a aussi beaucoup apporté au projet. Il est en effet assez désespérant de voir que dans l’imagerie française tous les pays asiatiques se ressemblent. Un peu comme si un dessinateur étranger représentait une rue de Paris avec une voiture de police berlinoise garée devant un lampadaire bruxellois et, en arrière-plan, la Tour Eiffel ! Il s’est donc lancé dans une quête éperdue du moindre petit détail, avec l’objectif qu’un Syrien reconnaisse son pays en parcourant ses planches. Pour cela, nous avons réalisé un important travail de recherche pour être aussi précis que possible sur les voitures, les paysages urbains, les vêtements… Tous ces petits détails qui font un dessin réaliste et authentique. Il ne fallait surtout pas que le témoignage d’Haytham soit déformé par sa traduction graphique.

Quels messages avez-vous voulu faire passer à travers cette bande dessinée ?

Je voulais avant tout faire passer deux messages politiques très importants, face à des offensives médiatiques extrêmement violentes. Mon premier objectif était de raconter, une fois de plus, la révolution syrienne, ses origines et son déroulement, pour contrer les discours qui cherchent à nous faire croire que dès le début elle était violente et extrémiste. Le second était de montrer qui sont les réfugiés, à travers certes un exemple particulièrement positif et exceptionnel, mais sans gommer les tensions, les accommodements avec les règles, les moments de solidarité… Je n’ai donc cherché ni à être polémique ni à être angélique mais bien à lutter contre les prises de position caricaturales qui traversent actuellement le débat public.


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